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14 janvier 2013

«Nous sommes souvent en exil de nous-mêmes»

Qui n’a jamais rêvé de changer de vie? Pris dans une spirale de consommation et de performance effrénée, notre être profond se rebelle et crie stop, selon le philosophe Jacques de Coulon.

Portrait de acques de Coulon
Jacques 
de Coulon: «Changer de vie ou changer sa vie? C’est toute la question.»

Changer de vie: le thème figure en tête des succès cinématographiques et littéraires, de Mange, prie, aime à sa version québécoise L’escapade sans retour de Sophie Parent, en passant par les trames inquiétantes de Douglas Kennedy. Très tendance, il s’invite de la téléréalité française à la série helvétique sur les Suisses partis refaire leur vie à l’étranger, jusque dans l’actualité de ces jeunes gens de l’Italie en crise, qui plaquent tout en ville pour se construire une vie en autarcie, entre légumes du jardin, troc et décroissance.

En ce début d’année traditionnellement propice aux nouveaux départs, Jacques de Coulon, auteur, professeur de philosophie et proviseur du Collège Saint-Michel de Fribourg, fait le tour de la question… en en posant d’autres.

L’envie de changer n’a jamais autant été d’actualité. Ce désir a-t-il toujours existé ou est-il symptomatique de notre société actuelle?

Il n’en a pas toujours été ainsi. Aujourd’hui, contrairement à il y a une trentaine d’années, les changements font de toute façon partie de votre parcours professionnel, par exemple. Vous avez plusieurs vies en une. Il y a comme une accélération du temps. Vous ne pouvez plus embrasser un métier pour quarante ans. C’est dû à la conjoncture. Et il faut aller toujours plus vite. On est pris dans une spirale de la consommation et de l’efficacité. Parfois, notre être profond se rebelle et dit: j’en ai marre. Ainsi, les gens sont nombreux à quitter de belles situations, comme on dit, pour aller garder des moutons. Et avec bonheur. On n’a pas assez de temps pour penser à soi.

Vous parlez d’être profond, qu’entendez-vous par là?

Je crois que chacun d’entre nous a une mission sur cette terre, quelle qu’elle soit. Nous avons notre note à jouer dans le grand concert de l’univers. Ou comme il est écrit dans le Talmud (n.d.l.r.: l’un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique): «Si je ne suis pas moi qui le sera?» Beaucoup de gens passent à côté de ce moi et vivent une vie dans laquelle ils revêtent des masques et jouent des rôles. Des vies de somnambules, enfermés dans des pensées confortables. On a perdu de vue ce qu’on est profondément, d’où l’envie de se retrouver.

La crise, on ne la choisit pas, elle mûrit en nous.

Et si on ne le fait pas?

Une crise peut survenir quand il y a un décalage entre le moi profond et ce que je suis en train de devenir, c’est-à-dire les moi superficiels qui n’y correspondent pas. Cette prise de conscience provoque un déclic sous la forme de questions: «Qu’est-ce que je suis en train de faire? Sur quel chemin me suis-je embourbé? La crise débouche sur de nouvelles réflexions, sur une remise en question.

Au fond, vous nous souhaitez à tous de changer?

Je vous répondrai avec Nietzsche pour qui le but de la vie, c’est: «Deviens qui tu es.» Pour ça, il parle de trois métamorphoses de l’esprit. De mouton, qui bêle avec le troupeau en se pliant aux modes, on devient chameau, qui porte sur son dos des tonnes de responsabilités qu’on n’a pas choisies: des «Tu dois être ceci», «Tu dois faire cela», tout ce que l’éducation nous a forcés à être. Puis le chameau devient lion, extrêmement souple, qui détruit tous ces «Tu dois». C’est le changement de vie. Finalement, le lion devient un petit enfant, non pas pour sa naïveté, mais un enfant créateur de nouvelles valeurs.

Qu’est-ce que les valeurs ont à voir là-dedans?

On change de valeurs pour mieux se porter. Le mot valeur vient de valere, qui signifie porter!

Pourtant notre société n’a jamais autant été basée sur l’épanouissement personnel…

On est dans les petits moi superficiels. Si l’on n’entend pas notre moi profond, le déclic peut se produire sous la forme d’ennuis de santé qui nous obligent à nous arrêter. Le corps dit non à cette surcharge. On imaginait que l’informatique et tout le monde virtuel allaient nous libérer, nous donner du temps. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. Il y a des sommations de toutes parts à faire toujours plus, acheter plus, s’adapter plus. On est bombardé, comme par les e-mails.

Peut-être sommes-nous des insatisfaits chroniques, parce qu’on a le choix, tellement de choix possibles par rapport aux générations passées…

Nous avons énormément de choix, mais il nous manque un pilote dans l’avion. Un architecte intérieur. Comme dans l’histoire de Nasrudin qui pour construire sa maison achète tous les matériaux que lui recommandent ses amis et les entrepose pêle-mêle dans le jardin. Devant l’air étonné de ses amis, il s’exclame: «J’ai pourtant fait exactement ce que chacun de vous m’a dit de faire!» On n’éduque pas la liberté avec la multiplicité des choix, mais avec du recul. La question est: qui choisit? Des pulsions? Des moi superficiels? Programmés par la pub, parce qu’il faut être tendance?

Vous voulez dire trop extravertis?

Oui, dans le sens de happé vers l’extérieur, sans distance. Le défi c’est d’apprendre à être, à se ressourcer. A dire stop, sinon ce stop s’imposera à nous sous la forme d’une crise.

Alors vous devez aimer la citation de Sarah Ban Breathnach qui ouvre le livre «L’escapade sans retour de Sophie Parent», un roman sur les crises salutaires: «Il n’y a que trois façons de modifier la trajectoire de notre vie: la crise, la chance et le choix.

La crise, on ne la choisit pas, elle mûrit en nous. Ce mot, qui vient du grec, signifie un jugement nouveau sur les êtres qui permet de voir le monde différemment. J’ai aussi vécu des changements forcés: cet été, une opération à cœur ouvert m’a poussé non pas à changer de vie, mais à changer ma vie.

Quelle est la différence?

Changer de vie, c’est faire d’autres choses en d’autres lieux avec d’autres personnes; changer sa vie, cela peut être modifier sa manière de vivre: manger plus sainement, se déplacer à pied plutôt qu’en voiture. Avoir côtoyé la mort m’a aussi appris à m’émerveiller de petits riens.

Le philosophe Jacques de Coulon.
Le philosophe Jacques de Coulon.

Et ceux qui choisissent consciemment de changer de vie?

Je suis convaincu que chaque homme a en lui un noyau de liberté dans son être profond. Je ne suis pas condamné à toute ma vie faire ceci ou cela, tel ou tel métier, à emprunter tel ou tel chemin. J’ai cette liberté, à tout moment, de bifurquer.

Certains sont quand même mieux équipés que d’autres…

Comme disait Albert Jacquard, «nous héritons de tout, sauf de nous-mêmes. Bien sûr que nous avons un bagage: on nous a donné naissance et des instruments de vie; on nous a appris des tas de choses. Il y a un cadre, mais nous pouvons en sortir, changer de voie. C’est fondamental pour moi. L’homme est un être spirituel, non pas dans le sens religieux, mais un esprit capable de mettre les voiles et de choisir sa destinée. Ou, pour plagier Sartre: «L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce qu’on fait de ce qu’on a fait de nous.»

Pour vous, l’homme doit naître deux fois, la première fois par ses parents, la seconde de soi-même, par l’esprit.

L’homme doit naître plusieurs fois, parfois même trois ou quatre… il est capable de changer. Le changement, c’est comme une renaissance.

Pour se retrouver, vous dites qu’il n’est pas nécessaire de changer de décor, de femme, de voiture ou de pays, mais vous nous incitez tout de même à sortir de notre caverne...

C’est Platon qui nous compare à des prisonniers enfermés dans une sombre caverne en train de contempler des ombres sur le mur que nous prenons pour la réalité. Comme nous face à nos mondes virtuels. On se prend au jeu et on oublie qu’il y a un monde hors de la caverne, un monde paradoxalement intérieur: toute personne recèle des trésors d’imagination, mais ne s’y ressource pas.

Une de vos recettes?

Je pense qu’on pourrait développer notre imaginaire par la pensée poétique. Nous sommes dans un monde de la pensée calculatrice, planificatrice. De codes. Il serait peut-être bon de développer un autre regard: lire de la poésie, méditer devant un beau paysage fait jouer son imagination. Pas besoin de partir à Tombouctou!

Les questions nous empêchent de nous enfermer dans une identité.

Parce que partir, c’est fuir?

Pas forcément. Mais il faut d’abord résoudre ses problèmes, retrouver la belle statue que nous sommes sous le bloc informe de marbre qui la recouvre. Enlever le superflu pour se trouver soi-même: nous sommes souvent en exil de nous-mêmes. Sinon, les insatisfactions, on les emmène avec soi... Mais parfois partir peut aider. C’est toute la question entre changer de vie et changer sa vie.

Vous aimez bien les questions, pourquoi sont-elles si importantes?

Elles nous empêchent de nous enfermer dans une identité. Aujourd’hui, on est souvent repu. Je côtoie des jeunes qui ne s’émerveillent plus de rien, oublient de se poser des questions. Mais quelqu’un qui se laisse guider par les modes, sans se poser de question, risque de vivre un décalage qui provoquera une crise. On a besoin du tonnerre de l’étonnement, de questions qui nous réveillent. Celles, fondamentales, du genre: Qui suis-je? Que suis-je devenu? Qu’est-ce que je fais là? peuvent provoquer une remise en question qui est à la base du changement. Le sommet de la vie, c’est l’esprit d’enfance qui s’émerveille, qui retrouve une créativité et le bonheur de joies toutes simples dans une vie peut-être moins clinquante.

Selon vous, une fois adulte, il faut réapprendre à se poser des questions?

L’art du questionnement peut aider. Comme les koans de la tradition zen japonaise: il s’agit de questions a priori absurdes qui ont pour but de casser les vieux schémas, le vieil homme en nous, ces cuirasses constituées de toutes nos habitudes.

Un exemple?

«Quel était mon visage avant la naissance de mes parents?» Cette question a l’air absurde, mais elle me décentre, me sort des sentiers battus, me décale du vieil homme en moi pour que puisse émerger l’homme nouveau, plus authentique, qui peut avoir un regard neuf sur les choses. Et pas à travers une montagne d’a priori.

Avez-vous déjà rêvé vous-même de tout quitter, de tout recommencer?

Je l’ai fait plusieurs fois. Après mon bac, déjà, je suis parti vivre une année avec les Touaregs. Ça m’a permis de voir le monde autrement. Plus tard, j’ai aussi changé de métier. Instituteur, je me suis remis aux études à 30 ans pour enseigner la philosophie. En 1990, on m’a aussi proposé de devenir proviseur. Et, bientôt, ce sera la retraite.

Ces changements-là, vous les avez cherchés?

On change tout le temps; la vie est un perpétuel renouvellement. Les changements se sont présentés successivement, je les ai saisis. Ce n’était pas de l’instabilité, mais un désir de ne pas me laisser enfermer dans un rail. Trop de gens se laissent enfermer. On pourrait dire que j’ai vécu plusieurs vies dans ma vie. Mais pas au niveau de mon couple, puisque je suis avec ma femme depuis 1976!

Auteur: Isabelle Kottelat, François Wavre / Rezo