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10 avril 2017

«Nous sommes tous proches de quelqu’un qui a un problème d’addiction»

Nouveau directeur d’Addiction Suisse, Grégoire Vittoz dénonce l’immobilisme du Parlement en matière de lutte contre les dépendances. L’impératif, dit-il, est de rétablir l’équilibre entre liberté et solidarité et de mener des campagnes de prévention ciblées sans stigmatiser.

Grégoire Vittoz  tenant une plaque en émail indiquant "fumeurs"
Grégoire Vittoz estime qu’il faut être plus vendeur et moins moralisateur dans la prévention.

Quel constat dressez-vous quant à l’état des Suisses et de leurs addictions?

La Suisse n’est pas très différente de ses voisins européens. Aujourd’hui, 250 000 personnes sont dépendantes à l’alcool, 100 000 enfants vivent avec ces dernières, quelque 9500 décèdent précocement chaque année des causes du tabagisme et 75 000 ont un problème avec le jeu. Ce que nous constatons, c’est que nous sommes tous à un degré divers proches de quelqu’un qui a un problème d’addiction.

Les populations à risque sont-elles toujours les mêmes ou leur visage a-t-il évolué?

Même si les pratiques ont quelque peu évolué, le visage des populations à risque ne s’est guère modifié.

Chez les jeunes, la consommation d’alcool continue de baisser chez les écoliers, ce qui est une bonne nouvelle. En revanche on constate que, s’ils commencent à boire plus tard, ils se rattrapent parfois par la suite.

Ces derniers font donc toujours partie de populations vulnérables, tant au niveau physiologique que psychologique, car plus vous êtes confronté à une addiction au début de votre vie, plus les dégâts sont graves. A l’autre bout de la chaîne, il est vrai que l’on a vu apparaître ces dernières années une nouvelle population touchée par les addictions: les personnes âgées dont la consommation de benzodiazépines est particulièrement élevée. Aux Etats-Unis, 30 000 personnes décèdent chaque année d’overdose et une grande partie a commencé par consommer des antalgiques opioïdes prescrits par le médecin. Cela doit nous pousser à investiguer en Suisse.

Au fond, si l’on a plus de 25 ans et moins de 65 ans et que l’on a échappé à l’alcoolisme et au tabagisme, on ne fait pas partie des populations à risque?

Bien au contraire.

Chacun peut se retrouver dans une situation de vulnérabilité à un moment ou à un autre de sa vie: un deuil, une période de chômage, une maladie ou un divorce peuvent tout faire basculer.

D’où l’importance d’une réelle solidarité de la part de la société, car la qualité et la performance de cette dernière ne se mesurent pas seulement au chiffre d’affaires des industries du tabac, de l’alcool ou du jeu, mais aussi à sa capacité à prendre soin des personnes en situation de vulnérabilité.

Quelle est l’urgence en matière de prévention des addictions?

Quand on dit urgence, on a tout de suite l’image de la situation en Suisse dans les années 1980 et ses scènes ouvertes de la drogue. Heureusement, nous ne sommes plus dans ce type d’urgence. L’impératif aujourd’hui est de rétablir l’équilibre entre liberté et solidarité. Quand on parle de liberté dans les addictions, on pense souvent à la liberté de consommer ou pas, mais celle qui est défendue au niveau politique actuellement en Suisse est plutôt celle des industries et la promotion de leurs produits sans limites.

Il y a pourtant eu des restrictions, comme l’interdiction de la publicité pour le tabac à la télé et d’affichages dans certains cantons...

Le seul domaine où la publicité est strictement réglementée, c’est la télévision et la radio, partout ailleurs, la publicité pour le tabac est omniprésente, même dans les cantons qui ont interdit l’affichage sur le domaine public. Allez à la place Saint-François à Lausanne, où cette interdiction est en vigueur dans le canton de Vaud, et

vous trouverez sans problème des espaces publicitaires colonisés par les cigarettiers dans les kiosques. Preuve que la loi n’est pas appliquée.

Les efforts déployés par la prévention sont donc réduits à néant?

Je ne vais pas dresser un tableau plus sombre qu’il ne l’est. Des progrès ont été accomplis, comme l’interdiction de fumer dans les lieux publics. La preuve que lorsque nous voulons, nous sommes tout à fait capables de recourir à des mesures efficaces. Mais le discours consistant à mettre en avant la seule responsabilité individuelle ne fonctionne pas, on le voit.

On ne peut pas materner les gens en encadrant leur vie avec des lois, mais on ne peut pas non plus leur faire porter l’entière responsabilité d’une dépendance que l’on s’acharne à renforcer à l’aide d’un marketing hyper-agressif et de baisses de prix.

A vous entendre, le monde politique ne prend pas ses responsabilités...

Le Parlement fédéral est actuellement malheureusement davantage sensible aux arguments des industries et des milieux économiques qui vivent des dépendances qu’aux arguments de santé publique. Les politiques oublient d’entendre la société civile. Nos études le prouvent: la population ne veut par exemple plus de publicité pour le tabac puisque 58% des personnes interrogées s’y opposent. Au lieu de les écouter, le Parlement balaie toute restriction.

Nous sommes face à un réel décalage entre les attentes de la population et les décisions politiques en matière de prévention et le rôle d’Addiction Suisse est de le rappeler.

Où se trouvent les solutions, dans l’augmentation du prix du paquet de cigarettes, par exemple?

Ajouter quelques centimes chaque année, cela ne sert pas à grand-chose. Il faudrait oser une augmentation massive et unique. Au niveau de la prévention dans le domaine du tabac, on voit que l’arrivée du paquet neutre, vierge de toute publicité, est la mesure que l’industrie du tabac a le plus contestée au niveau des tribunaux. C’est donc que cette dernière est efficace. En revanche, une mesure comme celle de l’interdiction de vente de tabac aux mineurs est prônée par cette industrie. Cela donne l’idée de l’efficacité d’une telle mesure…

Cela ne sert donc à rien d’interdire la vente de tabac aux mineurs?

C’est une mesure parmi d’autres, mais elle est loin d’être suffisante, surtout si elle n’est pas renforcée par des achats-tests. Pour être efficace, il faut d’un côté diminuer l’accessibilité géographique et financière d’un produit et, de l’autre, le rendre moins attractif.

L’arrivée du cannabis légal, c’est-à-dire contenant moins de 1% de THC, dans les kiosques, c’est un nouveau coup dur pour la prévention?

Sur le fond, ce produit ne concerne pas le domaine de l’addiction, car le CBD, le cannabidiol contenu dans le cannabis vendu en kiosque, n’a pas les propriétés psychotropes du chanvre auquel recourent les fumeurs de joints. En revanche, cela me dérange que ce produit soit proposé sous forme de produit à fumer avec du tabac. La combustion est source de risques importants pour la santé et la nicotine est, elle, très addictive.

Si l’on veut proposer ce produit, pourquoi pas, mais ne le proposons pas sous forme de fumée.

Les images-chocs sur les paquets de cigarettes, ça fonctionne?

Ces images ont un rôle indéniable puisqu’elles occupent l’espace auparavant réservé au marketing. Leur efficacité dépend du public auquel on s’adresse. Si un gamin de 10 ans tombe sur un paquet de cigarettes et voit concrètement ce que cela donne de fumer, eh bien, je suis convaincu que pour lui ce type de prévention est utile, mais espérer faire arrêter de fumer un adulte de 40 ans est illusoire.

Pour être efficace aujourd’hui, il est donc essentiel que la prévention adapte son discours et segmente ses campagnes en fonction du public cible.

En dehors du marketing, le cadre de vie joue aussi un rôle dans la prévention...

Bien sûr et le rôle des parents dans la prévention des addictions est primordial pour les jeunes. Pour cela, il faut qu’ils soient outillés afin de garder le lien avec leurs enfants sans être pour autant tout le temps sur leur dos. Nous allons lancer prochainement une campagne à ce sujet sur les réseaux sociaux.

Des campagnes ludiques, telles que celle que vous avez dirigée pour la Ligue pulmonaire suisse avec le photomaton Smokefree, c’est cela l’avenir de la prévention?

Il est impératif d’introduire dans la prévention une notion de marketing, comme l’industrie sait d’ailleurs si bien le faire. Nous devons être davantage vendeurs et moins moralisateurs dans la façon de proposer des comportements sains. Cela s’est vérifié lors de cette campagne de prévention antitabac Smokefree que j’ai conduite en Suisse romande: c’est la première fois que nous avons eu des fumeurs demandeurs de prévention, tous voulaient venir se faire photographier.

Les milieux de la prévention sont souvent taxés de liberticides. C’est un peu vrai, non?

Addiction Suisse tire son origine des mouvements abstinents, c’est vrai. Il faut rappeler que cette vénérable institution est née en 1902, à une époque où l’alcoolisme était un véritable fléau et où l’Etat ne faisait rien pour l’empêcher. Sa création a donc comblé un véritable vide, mais

aujourd’hui la configuration est tout autre et les mentalités ont évolué. Nous devons avoir des libertés et avoir du plaisir.

Comme celle de pouvoir boire un verre d’alcool sans avoir mauvaise conscience?

Bien sûr, moi-même je bois volontiers un verre de vin, mais nous devons rendre attentifs les gens aux risques encourus, car ceux-ci peuvent fortement varier en fonction des comportements. Chacun doit disposer des informations nécessaires afin de prendre des décisions de façon éclairée.

A ceux qui nous reprochent d’être liberticides, nous répondons que la dépendance, c’est justement la perte de la liberté.

Texte: © Migros Magazine / Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Jeremy Bierer