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12 mars 2012

«Nous vivons dans un système de mensonges»

Lynché pour sa phrase malheureuse à propos de DSK, «troussage de domestique», Jean-François Kahn s’est retiré du journalisme. Mais dans son dernier ouvrage, il continue son combat contre les arrangements du système.

Portrait de Jean-François Kahn
L'ancien journaliste pointe du doigt la "tromperie généralisée" de l'establishment. (Photo: DUKAS/ABACA)

Après plus de cinquante ans de journalisme engagé, comment en arrive-t-on à parler de «troussage de domestique»?

J’ai dit une bêtise, je m’en suis excusé. Le commentaire était malheureux, et il ne correspond surtout nullement à tout ce que je défends depuis toujours, de la République à l’égalité entre hommes et femmes. Mais il a aussi été grossi et déformé. J’ai été victime de ce que j’ai toujours dénoncé: l’usage de la petite phrase, une sorte de totalitarisme soft qui tue le débat démocratique.

Le journalisme, c’était une vocation?

J’étais professeur d’histoire-géo à l’origine. Quitter l’enseignement a été un choix, mais pas par goût du système et du milieu journalistique, qu’au fond je n’ai jamais beaucoup apprécié. J’ai été longtemps grand reporter, et donc couvert les grands conflits, les révolutions, les événements majeurs pendant près de trente ans: la Guerre du Vietnam, l’intervention des Russes à Prague, la guerre des Six Jours, le conflit libanais. Une expérience formidable, celle de vivre l’histoire. J’ai été confronté à l’angoisse, à la haine, à la mort, au déchirement ethnique, et tout cela a nourri ma réflexion.

Alors, pourquoi tout plaquer?

En fait, j’ai toujours considéré que le journalisme ne constitue pas une fin en soi. Il permet d’expliquer, d’éclairer, de faire passer des idées. J’ai essayé d’amener les gens à réfléchir, de les pousser à mettre en doute leurs certitudes, de prendre en compte des éléments nouveaux, et c’est cela qui importe.

Mais après autant d’années de présence dans les médias, vous est-il encore possible de faire autre chose que du Jean-François Kahn?

Jean-François Kahn a longtemps été reporter de guerre. Ici, en Chine, en 1971.
Jean-François Kahn a longtemps été reporter de guerre. Ici, en Chine, en 1971. (Photo: Magnum/Marc Riboud)

Avec une différence de nature, écrivez-vous.

Oui, je pense que si tout le monde a basculé peu ou prou dans cette perversion, le mensonge de la gauche correspond presque toujours à une vérité du moment. Alors que le mensonge sarkozyste se veut, lui, transparent à lui-même, et assumé comme tel.

Les uns rêvent d’une réalité, alors que le gouvernement ment en connaissance de cause, c’est cela?

Voilà.

Ne nourrissez-vous pas une petite obsession pour cette question?

La réalité est la matière première du journaliste.

A l’heure où les Français, comme d’autres, se montrent désabusés sur la moralité des responsables politiques, ne craignez-vous pas d’en rajouter une couche?

Ce système a engendré un mécanisme du mensonge et du contre-mensonge. La seule solution consiste à en sortir. Ce qui était vrai pour la guerre froide entre Est et Ouest l’est aussi pour cette bipolarité bien française. D’autre part, au-delà de la dénonciation du mensonge, je veux montrer quelle vérité se cache derrière.

Ce décryptage n’est-il pas la mission première du journalisme?

Tout journaliste doit en effet s’interroger sur la réalité, qui constitue en quelque sorte sa matière première, comme le bois pour un menuisier. Il est confronté à un voile qui dissimule la réalité. Il doit le déchirer s’il veut y accéder. Dire «les faits, et rien que les faits», c’est une ânerie.

Le mensonge du système sarkoziste est transparent et affirmé, selon le chroniqueur.
Le mensonge du système sarkoziste est transparent et affirmé, selon le chroniqueur.(Photo: AFP/Jean-Pierre Müller)

Pourquoi?

Je vous donne un exemple. Lors du fameux Septembre noir, le conflit entre Palestiniens et l’armée jordanienne, j’étais à Amman, avec beaucoup de confrères, tous dans le même hôtel. Celui-ci a été bouclé par l’armée juste après que j’étais sorti. C’est donc pratiquement seul que je me suis retrouvé dehors en pleine guerre civile. Eh bien, rien de ce que j’ai vu ne m’a aidé à comprendre ce qui se passait. Tous les jours, vous voyez le soleil tourner autour de la terre. Il a bien fallu la science pour dépasser l’apparence de notre planète immobile, et nous apprendre que dans les faits, c’est l’inverse.

Et l’internet, alors, y voyez-vous l’avenir d’un journalisme distancié du pouvoir?

Ah je vous rappelle que je ne suis plus journaliste…

On peut quand même vous lire ici dans l’«Hebdo»…

Oui mais plus du tout dans la presse française (ndlr: en réalité, il tient une rubrique sur le site d’information français «Huffington Post»). Chez vous et en Belgique, dans les colonnes du Soir.

Vous ne m’avez pas répondu, concernant la Toile mondiale…

D’abord je ne crois pas qu’une révolution technologique soit une révolution en soi. La technologie renforce, démultiplie, un processus au service duquel elle se met. Dire que la révolution informatique renforce la démocratie me paraît faux. Parce que mise au service du fascisme, elle porte le fascisme. Ensuite, les conséquences de ces nouvelles technologies ne sont jamais univoques. L’énergie nucléaire, c’est à la fois de l’électricité et la bombe. Ou prenez l’étrier, une nouveauté plus historiquement importante qu’on le croit. Elle a permis au courrier d’aller plus vite. Mais elle a occasionné aussi la naissance de la cavalerie lourde qui fit tellement de dégâts. Internet m’apparaît comme Janus, avec deux visages: à la fois un contre-pouvoir là où il est trop concentré, et en même temps la possibilité de véhiculer des discours épouvantables bien plus largement que ne l’a jamais fait la presse écrite.

Dans un premier temps, Jean-François Kahn a défendu Dominique Strauss-Kahn dans une chronique maladroite.
Dans un premier temps, Jean-François Kahn a défendu Dominique Strauss-Kahn dans une chronique maladroite.(Photo: KEYSTONE/AP/Emmanuel Dunand)

Vous avez créé plusieurs magazines. Voyez-vous, avec d’autres, la fin proche de la presse papier?

Imaginez que vous ayez l’occasion d’évoquer auprès de Sophocle l’invention du cinéma. Le pauvre se dirait que le théâtre va avoir du mal. Et puis vous lui parlez de la télévision et du DVD. Là, il en est certain: c’est la mort. Alors qu’il se porte plutôt bien. Simplement, l’écriture pour la scène a beaucoup changé. Dans la presse écrite, ceux qui ne se remettront pas en cause disparaîtront. Mais bien sûr qu’il y aura encore des journaux dans dix ou vingt ans.

Est-ce parce que ce discours n’a pas été entendu que vous avez quitté «Marianne»?

On m’a répondu qu’il était ridicule de vouloir changer quelque chose qui marchait très bien. Alors que moi, je trouvais précisément que c’était le bon moment pour le faire. Alors, oui, j’ai préféré partir. D’abord en démissionnant de la direction, en 2007, désormais depuis l’été dernier, en arrêtant mes éditoriaux et chroniques.

Vous en appelez également à un renouvellement de la forme…

Beaucoup des moins de 30 ans ne comprennent plus rien aux phrases de structure cicéronienne. Comme autrefois, la langue doit se réinventer.

Vous-même n’écrivez-vous pas de manière très classique?

Ah oui, que voulez-vous. Mais j’essaie de changer, de faire des phrases plus courtes.

Vous avez une réputation de graphomane. On raconte même que vous rédigiez parfois jusqu’à la moitié d’un numéro sous différents pseudos, c’est vrai?

Largement exagéré. Mais il est vrai qu’il m’est arrivé souvent d’écrire pour un de mes journalistes en le laissant signer. Ça ne me pose pas de problème.

Il faut tout réinventer, en politique et dans la presse.

Si vous n’êtes pas de gauche, de quel bord politique vous revendiquez-vous?

C’est comme la presse: je crois qu’il faut tout réinventer. Un nouveau modèle, que je ne vois porter par aucun parti.

Vous avez vous-même été candidat aux élections européennes sur la liste du parti de Bayrou, le MoDem. Quelle était votre motivation?

D’abord participer à une campagne m’a passionné. Et puis j’avais vraiment envie d’aller au Parlement européen. J’ai été élu, mais la suivante sur notre liste était une députée sortante qui avait fait du beau boulot. Je ne me suis pas senti le droit de prendre sa place.

A bientôt 74 ans, l'homme a conservé tout son pouvoir d'indignation.
A bientôt 74 ans, l'homme a conservé tout son pouvoir d'indignation. (Photo:DUKAS/ABACA)

Vous écrivez que votre engagement et tout votre travail n’ont, au final, pas fait changer les choses.

Les journaux que j’ai créés ont été des réussites commerciales et journalistiques. Avec d’autres, je voulais que le peuple soit pris en compte dans sa réalité. Combattre le néolibéralisme autant que la gauche «divine». Hélas, nous n’avons pas contribué à changer le débat politique, à faire dépasser aux partis leurs vieilles rhétoriques. J’y vois, pour ce qui me concerne, un appel à approfondir, à écrire des livres, donner des conférences.

Pas de découragement, alors?

Non, je reste optimiste. Parce que je pense que l’on finira par façonner un nouveau modèle de société. Comme il a fallu sortir des systèmes féodal, tribal, royaliste. Nous vivons une époque charnière, pas facile mais passionnante.

Auteur: Pierre Léderrey