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13 juin 2016

«Nous voulons surtout nous sentir maîtres de nos vies»

Idéaliste et provocateur, il refuse son titre d’architecte. Michael Reynolds n’en est pas moins l’inventeur d’un concept unique en son genre: la «biotecture», une forme d’habitat à base de matériaux recyclés et produisant sa propre énergie. Il en a fait un village entier au Nouveau-Mexique.

Michael Reynolds n’a jamais voulu vendre son concept à des promoteurs immobiliers.

Vous avez été l’un des précurseurs de l’habitat passif* il y a quarante ans. Pouvez-vous dire aujourd’hui que ce vœu de soixante-huitard a convaincu la planète?

Les hommes, quels que soient leur race, leur religion ou leurs moyens, ont les mêmes problèmes et les mêmes besoins partout. Ils ont besoin d’eau, d’un abri confortable, d’électricité, de nourriture. Ils doivent traiter leurs eaux usées. Et ils produisent des déchets. Nous intégrons ces six composantes dans nos «Earthships» («Vaisseaux terrestres», ndlr), qui absorbent déchets, bouteilles en verre, plastique, pneus usagés, et produisent leur énergie, et où l’on peut faire pousser ses fruits et légumes. Peut-être notre façon de faire est-elle la bonne et convaincra-t-elle le reste de la planète. Peut-être pas.

Ce qui est valable dans le désert du Nouveau-Mexique, sa topographie et son climat, ne l’est pas forcément ailleurs, par exemple dans les Alpes suisses...

Nous avons développé les «Earthships» ici, à Taos, à 2100 mètres d’altitude, où les températures descendent parfois jusqu’à moins 35 degrés Celsius. Nous savons que nos habitations résistent aux climats extrêmes. Que vous deviez grimper une rampe raide avec un chargement lourd dans une Toyota 4X4 ou filer à 120 km/h sur l’autoroute dans une puissante limousine BMW, c’est toujours la même essence qui fait tourner le moteur de votre véhicule. Le carburant de nos «Earthships», c’est toujours le soleil, le vent, la pluie, la Terre. Ils fonctionnent partout.

Même si techniquement c’est le cas, vous avez un autre ennui: la bureaucratie. Construire des maisons avec des déchets, à l’architecture organique et déconnectées des services publics soulève de nombreuses oppositions...

D’accord avec vous. C’est dans la nature de l’humanité de s’entourer de bureaucratie. Et c’est dans la nature des bureaucrates de... faire leur travail. Or, à cause de l’utilisation que nous faisons de notre planète et de nos abus, le climat change beaucoup plus rapidement que nous ne changeons nos comportements.

Votre solution?

La bureaucratie est trop établie pour la combattre. Nous n’avons pas le temps qu’elle requiert pour faire changer les choses. Elle va conduire à notre extinction. Il faut la contourner comme je l’ai fait ici au Nouveau-Mexique (voir bio express).

Votre village d’«Earthships» se situe à une centaine de kilomètres de Los Alamos, un site où les premières bombes atomiques ont été créées, et pas loin des zones de tests, ce qui ravive le contraste d’une Amérique capable du pire comme du meilleur...

Le Nouveau-Mexique a longtemps été l’endroit le plus reculé, le moins développé et le moins peuplé des Etats-Unis. Quel meilleur endroit pour tester une bombe atomique? C’est l’un des arguments que j’ai utilisés pour convaincre l’Etat du Nouveau-Mexique: «Vous avez consacré 10 000 acres à la bombe atomique, pourquoi ne pourriez-vous pas consacrer une petite parcelle pour des expérimentations d’habitat durable?» Ils ont compris.

Juste avant cela, un Républicain est venu vers vous avec un conseil: «Ne parle pas de réchauffement climatique si tu veux que ta proposition passe la rampe», vous a-t-il dit, traduisant le négationnisme ambiant. Votre réaction?

Cela montre que ces gens-là jouent avec tous les concepts possibles sauf avec la vérité. Ils manipulent le public. Argent-banques-économie-grandes entreprises-politique: c’est un jeu, c’est une danse. Il serait temps que ça s’arrête. Mais qui va être élu en disant ça?

Quelqu’un dans la course à la présidence des Etats-Unis pourrait-il changer la donne?

J’aime bien l’idée qu’une femme se présente (Hillary Clinton, ndlr). Mais je ne suis pas sûr que c’est ma femme préférée dans ce rôle-là. J’aime bien le vieux (Bernie Sanders, ndlr). J’aime ses valeurs. Mais il a aussi des défauts. Hélas, je suis ici depuis assez longtemps pour savoir qu’aucun d’entre eux ne va rien changer. Il sera lié à soixante personnes au Sénat et cinquante au Congrès. Il y a tellement de façons d’aider ce pays et d’aider la planète sans convoiter la présidence des Etats-Unis. D’ailleurs, si vous vous présentiez vous aussi, vous n’auriez pas ma voix. Le seul fait de vous présenter ruinerait votre crédibilité à mes yeux. Le seul président pour lequel je voterais serait celui qui ne veut pas être président, mais que l’on va chercher parce qu’on n’a pas d’autre choix.

Pour vous, les politiciens et la bureaucratie sont les seuls responsables de l’inertie face aux changements climatiques?

Non, c’est votre responsabilité. La mienne. On peut blâmer les politiciens, les grandes entreprises, les banques, l’économie. Mais à la fin, eux, ils ne vont rien changer. Même s’ils en avaient l’ombre d’une intention parce qu’ils en saisissaient les enjeux, ils sont trop liés au pouvoir et à l’argent. Nous le savons. C’est donc à nous de faire preuve de créativité et de trouver les moyens de le faire quand même. Comment nous prenons soin de nous et de nos familles dans cette jungle colonisée par des forces négatives: ça, c’est notre responsabilité d’individus et d’êtres humains.

Pour les environnementalistes, vous êtes un messie. Mais vous avez vos détracteurs, y compris parmi les architectes, que vous avez attaqués de façon virulente...

Oui, j’ai même fait la une d’un journal norvégien avec le gros titre «Fuck architects» («Architectes: allez vous faire foutre», ndlr). Je ne me considère pas comme un architecte. Je fais de la «biotecture». Je ne construis pas des maisons mais des «Earthships» parce que les maisons sont un concept erroné et que les architectes qui les construisent font fausse route. Est-ce que je fais confiance aux architectes? Non. A Monsanto? Non. Aux Républicains? Aux Démocrates? Non plus. Je me fais confiance à moi et je fais confiance au soleil.

Pourquoi avez-vous décliné des offres de promoteurs immobiliers qui voulaient développer votre modèle à large échelle?

Parce que la plupart de ces gens veulent un contrôle total sur le concept. Or, avoir comme motivation de faire des millions de dollars ne peut pas être une bonne motivation. La bonne motivation, c’est montrer à des millions de personnes comment prendre soin d’elles et de leurs familles. L’hiver prochain, j’irai au Liban, probablement en Syrie aussi. Parce que là-bas, il y a des gens qui sont guidés par de bonnes motivations: reconstruire le pays et procurer un abri à des milliers de familles qui manquent d’infra­structures. Je constate que ce sont les pays les plus affaiblis, par la guerre ou le sous-­développement, qui se montrent les plus créatifs et innovants parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Aux Etats-Unis et en Europe, nous avons le choix.

D’où vous est venue cette sensibilité à la préservation de l’environnement?

J’ai été un peu influencé par mon père qui n’arrivait pas à se débarrasser des jarres en verre qu’on avait à la maison et, en gros, de tout ce qui était fabriqué de main d’homme. Ensuite, j’ai réalisé la quantité de déchets que l’homme produisait. J’ai simplement imaginé une façon de les utiliser dans la construction en remplacement de matériaux manufacturés. Vous arrivez sur Terre en provenance d’une autre planète. Vous voyez des arbres, qui sont beaux, qui sont importants pour l’homme et qui, accessoirement, brûlent facilement. Juste à côté, vous voyez des montagnes de pneus usagés. On n’en a pas besoin et ils ne brûlent pas. Les remplir avec de la terre pour en faire une isolation thermique et phonique était si logique. C’est du niveau de l’école primaire. J’ai juste suivi ce chemin.

Vous n’êtes pas guidé seulement par de grands principes écologiques, mais par une certaine idée de la liberté. Votre mode de vie n’est finalement pas si éloigné de celui de nos ancêtres...

Nous ne voulons pas revenir au mode de vie de nos ancêtres. Bien sûr, nous voulons des fleuves et des rivières propres. Mais nous voulons surtout nous sentir maîtres de nos vies. Aujourd’hui, les gens ne sont pas maîtres de leurs vies. Ce sont les banques. Lorsque vous êtes dans un «Earthship», déconnecté des services publics, plus encore si vous avez construit votre «Earthship» vous-même et que vous ne devez rien à la banque, vous ne dépendez de personne. Vous êtes vraiment maître de votre vie et vous le sentez.

Lorsque vous vous êtes retrouvé privé de votre licence d’architecte et que vous avez arrêté d’exercer momentanément, vous avez déclaré: «J’avais perdu ma liberté d’échouer.» L’échec et la transgression sont-ils si nécessaires à l’innovation?

Un peu plus à l’ouest, dans l’Arizona, ils ont de magnifiques pins ponderosa. D’immenses conifères qui peuvent atteindre 100 mètres de haut. Sur les falaises et les canyons, au Grand Canyon par exemple, vous pouvez voir les pins ponderosa se frayer une place dans la roche. C’est ce qui s’appelle de l’abnégation. Les pins ne feront pas toujours 100 mètres de haut, mais ils résisteront. Si c’est ce à quoi tout le monde aspire aujour­d’hui sur Terre, nous arriverons à composer avec nos ressources. Pour ça, il ne faut pas suivre le règlement.

Tesla vient de présenter la Tesla 3, version accessible de sa voiture électrique. Que pensez-vous de l’épopée d’Elon Musk?

Nous allons acheter une Tesla pour notre village. J’aime les voitures électriques. A condition d’offrir des voitures à prix abordable, Tesla va exactement dans la direction où il faut aller. Ici, je propose les deux variantes, une version abordable de l’«Earthship», la «Simple Survival» (dès 15 000 dollars, ndlr). Et la version grandiose comme la «Phoenix» (1,5 million de dollars au prix du marché, avec trois chambres, une immense serre et deux salles de bain, ndlr.)

* L’habitat passif est une notion désignant un bâtiment dont la consommation énergétique au mètre carré est très basse, voire entièrement compensée par les énergies renouvelables.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Aline Paley