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11 janvier 2016

Obama, larme fatale

Il a suffi d’une larme – deux en fait – perlant sur la pommette de l’homme le plus puissant de la Terre, puis délicatement épongée de l’index avant quelques applaudissements émus, pour réveiller les bas instincts de l’Amérique.

Des figurines de personnages connus, dont Obama
Pour la deuxième fois de son mandat, Barack Obama a versé une larme lors d'un discours sur les tragédies liées aux armes à feu. L'Amérique est divisée sur cette démonstration d'émotion.

«Simulé», «honteux», «indigne», s’offusqua la toile, côté sombre. Ceci est une «Obama crying conspiracy» (le complot des larmes) accusa l’éditorialiste conservateur John Nolte sur le portail Breitbart.com (lien en anglais), le «Huffington Post de droite», et son compte Twitter, quelques heures après le discours du Président en faveur d’un meilleur contrôle des armes à feu.

«Obama touche son œil avant que la larme ne coule», détaille Nolte. C’est le signe qu’il s’introduit un produit irritant. «Hitler faisait pareil». Wouaw. Deux petites larmes, donc. Et puis ça. Cette abjection.

Je sais, ce n’est pas très «mâle alpha», mais c’est comme ça. Obama, aussi, peut pleurer. Naturellement. En pensant à Columbine, Newtown, Aurora, Waco. Aux victimes (30 000 par an) des fusillades de masse qu’on ne compte plus. Petits écoliers inclus. A leurs familles.

Si on comptait les larmes, alors? Ce n’est pas la première fois que Barack Obama flanche en public. J’ai revisionné son discours post-réélection de 2012 devant un parterre de jeunes bénévoles impliqués dans sa campagne. Quel cadeau, cet éloge. Quel talent. Quel charisme. Couronné par une larme. Hollywood, mais en vrai.

De tout temps, les grands leaders ont pleuré. Pourquoi ne pleureraient-ils pas? Au nom de quoi étoufferaient-ils leurs peurs, leurs rages, leurs angoisses, de pères, d’épouses, de citoyens, d’Hommes? Winston Churchill pleurait plus que quiconque. Margaret Thatcher a versé une larme en quittant Downing Street en 1991. W Bush, à une cérémonie en l’honneur des Marines.

Reflet dans une vitre de figurines de personnages connus, dont Trump
La dernière fois que Donald Trump a pleuré? "Quand j'étais bébé" a répondu le turbulent candidat à la succession d'Obama.

Je crois qu’il faut scruter les dirigeants. Dénoncer leurs mauvais choix, souligner leurs imperfections, critiquer leurs errements, mettre en doute leurs jugements, condamner leurs erreurs. Mais je crois qu’il faut aussi, parfois, se fier à leurs rires ou leurs larmes. Et ne se fier qu’à ça. C’est leur humanité.

Une récente interview de Jo Biden (le vice-président), venant expliquer sur le plateau de Stephen Colbert les raisons de son renoncement à la course à la Présidence s’est terminée en confession. Pas de larmes, mais un échange profond et sincère sur les multiples drames de sa vie, dont le plus récent, le décès de son fils Beau, sur sa capacité de résilience, sur son métier d’homme.

Cette proximité avec le journaliste et le public, cette empathie qui ne nous est pas familière même si, occasionnellement, Darius national met à nu un Constantin ou un Warluzel dans «Pardonnez-moi», m’ont d’abord mis mal à l’aise. Et puis j’ai trouvé que la communion était suffisamment rare pour en profiter.

Réponse de Donald Trump à une journaliste l’interrogeant sur son dernier chagrin: «La dernière fois que j’ai pleuré… c’est quand j’étais bébé.» Non, vraiment, la larme d’Obama a été le plus joli moment de ma semaine. Parce que je sais que les vrais hommes, ça pleure.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez