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1 juin 2015

L’île à remonter le temps

Nimbée d’une atmosphère sereine et mystérieuse, l’île d’Ogoz, sur le lac de la Gruyère, mérite d’être approchée en bateau pour plus de magie encore.

Au milieu du lac de la Gruyère, une mignonne petite chapelle abrite une statue ancienne de Saint-Théodule.
Au milieu du lac de la Gruyère, une mignonne petite chapelle abrite une statue ancienne de saint Théodule.
René Bifrare guide de l’association 
de l’île d’Ogoz.
René Bifrare guide de l’association de l’île d’Ogoz.

Le lac de la Gruyère (FR) est si calme ce jour-là qu’on croit voir double: l’île d’Ogoz et son reflet se confondent en une image frémissante et majestueuse. Accueillis par le coassement des crapauds, nous embarquons sur l’Ondine avec René Bifrare, l’un des guides-pilotes de l’Association île d’Ogoz. A la surface du lac nouvellement rempli surgissent çà et là de curieux bouquets de feuilles: c’est ce qui reste de deux petits îlots, pour l’instant presque totalement immergés. «En été, l’une d’entre elles est une vraie île avec du gazon, mais là, le niveau du lac est si haut qu’on ne la voit presque plus!», explique notre guide. A côté, un mât: «Un habitant de Pont-la-Ville avait eu l’idée d’y accrocher un drapeau suisse. Ce dernier a été volé, la personne est ensuite décédée. Mais Pont-la-Ville, sur la commune de laquelle se trouvent les deux îlots, a accepté de payer un nouveau drapeau l’an passé. On va l’accrocher quand l’eau aura un peu baissé.» Plus loin, à 48 mètres de profondeur: le vieux pont de Thusy, qui date du XVIe siècle et a été englouti à tout jamais lors de la création du lac.

Plongée dans le passé

Lorsque le niveau du lac est haut, on atteint l’île d’Ogoz par bateau.
Lorsque le niveau du lac est haut, on atteint l’île d’Ogoz par bateau.

Avant d’aborder, petit crochet par le village de Pont-la-Ville, justement, où attendent une future mariée et sa famille: avant la cérémonie, ils veulent encore jeter un dernier coup d’œil à la chapelle. Celle-ci dresse d’ailleurs déjà sa délicate structure juste à côté de l’endroit d’accostage. «Bienvenue sur l’île d’Ogoz! lit-on sur un panneau. Pour les heures qui vous y passerez, le site vous est confié.» Gazouillis des oiseaux, fleurs de fraisiers sauvages, sons lointains des cloches de vaches et chênes bruissants: on tourne le dos à l’anachronisme de l’autoroute serpentant au-dessus des pâturages pour plonger dans le passé.

Des traces fascinantes

Deux grandes tours partiellement en ruines nous dominent: au XIIIe siècle, elles constituaient – avec les constructions attenantes – deux châteaux, sièges de coseigneureries, chacun pourvu d’une tour maîtresse habitable et d’un corps de logis. L’espace a été pourvu de passerelles métalliques en 2009, et la tour nord offre une vue de choix sur le lac et ses environs – dont le Moléson.

L’endroit a été abandonné vers 1482. Antoine de Menthon, qui y résidait alors, a vendu la seigneurerie à Fribourg. Celle-ci y a placé un bailli mais petit à petit, le site a ensuite été déserté.»

La chapelle de l’île d’Ogoz est un lieu prisé des futurs mariés.
La chapelle de l’île d’Ogoz est un lieu prisé des futurs mariés.

Une partie des pierres de taille qui formaient les tours ont alors été récupérées pour entrer dans la construction d’autres lieux aux alentours, «on sait que le château de Farvagny et le collège Saint-Michel à Fribourg sont partiellement construits avec ces pierres». Et lorsque le lac est en partie asséché, on peut encore voir les murs de quelques-unes des trente maisons qui constituaient le village au Moyen Age. On trouve même des résidus de chaux, disséminés par le forgeron d’antan.

Lieu de légendes

Quant à la mignonne chapelle, elle abrite une très vieille statue de saint Théodule, patron de la cathédrale de Sion mais aussi des fromagers, des maçons et des vignerons. A ses pieds, un petit diable renfrogné:

La légende veut qu’à l’époque où le saint était évêque de Sion, le diable ait volé la cloche.»

«Impossible d’annoncer la grêle, la peste, les messes, c’était le silence… Les gens ont pris peur et saint Théodule est donc parti à sa recherche. La conclusion est là, sur la statue: le saint porte sa crosse et une épée, et le diable se tient tout recroquevillé à ses pieds… » Lors de veillées ou de mariages, on abaisse le grand chandelier et on allume ses bougies une à une. «Un soir, on a invité une conteuse et fait venir un violoniste. Il a joué sous les fenêtres avant d’entrer dans la chapelle, l’ambiance était extraordinaire.»

Des merveilles pour tout le monde

Afin de mieux accueillir les visiteurs, l’Association île d’Ogoz a construit un grand abri avec un bar. Résultat: le lieu est devenu un but de courses d’école – dans ces cas-là, les pilotes sortent le drapeau de pirate! –, de fêtes, de mariages et même de tournages de téléfilms. Les visiteurs peuvent prolonger l’émerveillement en voguant jusqu’aux falaises de Rossens et le fameux rocher en forme de tête d’éléphant. «Un jour, j’ai vu passer un chevreuil qui nageait, s’enthousiasme René Bifrare. Et une fois, en novembre, un renard a traversé le lac à deux mètres du bateau.» Dans la fraîcheur de la grotte, on savoure la sérénité de l’instant. Et la beauté d’un lieu où arbres et eau finissent par ne plus former qu’un seul et même univers verdoyant.

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Laurent de Senarclens