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14 avril 2014

Les gagnants et perdants de la modernité

D’un côté, deux espèces sur cinq d’oiseaux nicheurs sont en danger ou carrément au bord de l’extinction. De l’autre, les corvidés prolifèrent en s’adaptant à nos excès.

Corbeau
Le plumage
 sobre et élégant des corvidés ne laisse pas 
oublier que leur croissance
 effrénée pose problème à d’autres 
espèces plus
 vulnérables. (Photo: Keystone)

Corneilles: un joggeur agressé alors qu’il passait près d’un nid. Des poubelles sécurisées pour éviter qu’elles ne soient dévalisées. De jeunes rapaces aux yeux crevés ou carrément dépecés. L’utilisation d’un faucon pèlerin pour tenter de limiter l’invasion. Des paysans excédés devant les dégâts aux semis et aux jeunes pousses. Corbeaux freux: des habitants de Grand-Lancy (GE) et d’ailleurs exaspérés par le boucan de colonies grandissantes.

Les ornithologues le reconnaissent: si l’on n’est pas encore dans Les Oiseaux d’Hitchcock, les corvidés semblent les grands vainqueurs de la modernité. Corneilles, corbeaux freux et pies envahissent les parcs et les arbres isolés des villes tout comme des bourgades.

Une orneille noire tuée et entre les griffes d'un rapace.
Les ennemis naturels qui permettraient de réguler la situation sont trop rares. (Photo: Biosphoto)

Au début de l’année, la ville d’Annecy, en France voisine, annonçait vouloir reconduire sa campagne d’effarouchement de corneilles à l’aide de rapaces. En février, sur une durée de trois semaines, faucons gerfauts et buses de Harris, menés par deux fauconniers, ont tourné dans le ciel communal du lever au coucher du soleil pour empêcher la nidification – et donc la reproduction – des grands oiseaux noirs. Une technique appliquée par d’autres cités de Suisse aussi, ou encore par l’aéroport de Cointrin (GE).

C’est d’ailleurs du côté de Genève que la Ville vient d’équiper près de 90% de ses 3287 poubelles de grandes plaques métalliques empêchant les corneilles d’y fouiner. «Très intelligents, ces oiseaux fouillaient dans les sacs à la recherche de nourriture, confirme le porte-parole du Département municipal de l’environnement urbain et de la sécurité. Ils créaient ainsi plein de saleté que les employés municipaux devaient nettoyer quotidiennement.»

Le paradoxe d’une espèce protégée qui pose problème

Vice-directeur de l’Association suisse pour la protection des oiseaux (ASPO), François Turrian parle à propos de la corneille d’une «espèce envahissante ou problématique, entrant en concurrence avec les activités humaines». Et s’il n’évoque pas une espèce invasive, c’est parce que les corneilles sont une espèce autochtone, alors que ce terme est réservé aux animaux venus d’ailleurs (allochtones), comme l’écureuil gris ou la tortue de Floride, originaires d’Amérique du Nord. Ou, parmi les oiseaux, l’érismature, «une sorte de canard introduit depuis les Etats-Unis, qui phagocyte l’espèce européenne déjà menacée.»

Corneilles ou pies comptent parmi les oiseaux les plus perspicaces. «Elles s’adaptent surtout très bien à la densification de l’habitat et à nos activités de plus en plus soutenues.» A l’instar du renard, la corneille noire profite de la culture intensive comme des déchets urbains. C’est ce qu’on nomme une espèce «opportuniste». Ainsi, si de nombreux oiseaux paient un lourd tribut au trafic routier,

les corneilles sont par exemple capables de jeter des noix sur la chaussée, et attendent qu’une voiture roule dessus pour les casser et pouvoir les manger,

sourit François Turrian. De plus, comme les rapaces, elles se nourrissent des animaux tués par les voitures. Les propriétaires de poules savent aussi qu’ils doivent faire attention à leurs poussins, susceptibles d’être attaqués. Et retrouver un très jeune rapace nocturne dévoré ou grièvement blessé n’est pas rare.

Autrefois inédit en Suisse et donc très protégé, le corbeau freux revient en force. De nombreuses municipalités, notamment sur la côte lémanique ou encore à Yverdon-les-Bains, en font les frais. «Il s’agit en effet d’une espèce en pleine expansion, arrivée spontanément dans notre pays», note François Turrian. Vivant en colonie, il s’installe dans les grands arbres au cœur des villes. Et devient très bruyant, puisqu’il peut y avoir plusieurs couples sur un même arbre alors que les corneilles, par exemple, vivent en groupes beaucoup plus modestes.»

Portrait de Pierre-Alain Ravussin
Pierre-Alain Ravussin, ornithologue. (Photo: Laurent de Senarclens)

On imagine l’irritation des habitants logeant dans les environs, d’autant plus que d’après Pierre-Alain Ravussin, ornithologue vaudois bien connu, «le vacarme peut commencer dès 4 heures du matin. Il est possible de les effaroucher, mais c’est une espèce encore très protégée.»

La situation est en cours de réévaluation

Mais les circonstances pourraient changer si le nouvel Atlas des oiseaux nicheurs actuellement en deuxième année de préparation dans tout le pays confirmait leur expansion. «Lors de la dernière édition, en 1996, poursuit François Turrian, seuls 700 à 800 couples de corbeaux freux étaient recensés, et seulement entre Bâle et Neuchâtel. Nous nous attendons à la plus forte progression parmi les corvidés. Leur effectif pourrait avoir quintuplé depuis.»

vanneau huppé dans son milieu naturel.
Le vanneau huppé doit souvent faire face à l'utilisation massive de biocides qui tuent les inectes dont ils se nourrissent. (Photo: Keystone)

Evidemment, l’insolente adaptation des corvidés ne doit pas faire oublier que beaucoup d’espèces d’oiseaux nicheurs se retrouvent inversement en danger dans nos régions (lire encadré). Mais justement, plus gros, plus intelligents, plus voraces, les vainqueurs du système ne représentent-ils pas pour les autres espèces plus petites et faibles un facteur aggravant?

Sur ce point, la réponse des spécialistes s’avère nuancée. En tant que passionnés des oiseaux, on n’a pas très envie d’évoquer le fait que les oiseaux se retrouvent en concurrence dans un espace naturel de plus en plus réduit. Et que ce sont bien les plus puissants qui l’emportent. «Une corneille, une pie, voire un geai, sont malins. Quand ils découvrent un nid, soyons clairs: le nid est perdu, car ils se nourrissent des œufs. Même les oisillons sont mangés. Ce sont des prédateurs opportunistes, et quand ils accèdent à suffisamment de nourriture, il n’existe pas de réelle limite à leur expansion.»

Les prédateurs naturels ne sont pas assez nombreux

D’autant que ces espèces manquent de prédateurs naturels. Pas même l’Homme, même si la pratique d’utiliser un congénère mort en épouvantail pour dissuader d’autres corneilles de manger les semis au printemps est bien connue. Les ornithologues doutent cependant de l’efficacité de tels leurres, précisément en raison de l’intelligence de ces oiseaux. Quant à loi, elle stipule toujours que seul un personnel bien défini, comme le garde-faune et ses auxiliaires, est habilité à tirer sur des corneilles.

En définitive, seuls quelques rapaces, dont le faucon pèlerin, et notamment le hibou grand-duc, nocturne, constituent de réelles menaces pour elles. Celui-ci en fait même une grande consommation. «Mais il devient rare chez nous parce qu’il doit avoir à disposition un grand territoire de chasse.» La seule vraie concurrence des corvidés reste finalement intestine: les pies n’apprécient guère les corneilles, qui finissent souvent par les chasser lorsqu’elles sont en nombre, et ces dernières n’apprécient que peu les corbeaux freux. Qui en font de même avec elles. La guerre du ciel, quoi.

Auteur: Pierre Léderrey