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21 mai 2012

«On ne peut pas uniquement s’attaquer à ceux qui coûtent le plus»

Nouveau ministre de la Santé, le socialiste Alain Berset défend «par conviction» le projet de réseaux de soins intégrés soumis en votation le 17 juin et combattu par son parti. Une tâche difficile, face à une opposition qui gagne du terrain.

Alain Berset
Alain Berset: 
«Le projet assure 
une grande qualité de soins pour 
des coûts sans doute contenus.»

Le projet est loin de faire l’unanimité, mais Alain Berset veut y croire. Les réseaux de soins intégrés, ou «managed care», soumis au peuple le 17 juin, sont l’avenir du système de santé suisse. Et tant pis si le socialiste fribourgeois a, comme beaucoup d’élus de gauche, refusé cette réforme de la loi sur l’assurance maladie au Parlement. Car ça, c’était avant. Avant que le sénateur ne devienne conseiller fédéral et hérite de la Santé. Avant, dit-il, qu’il n’ait eu l’occasion d’examiner le projet en détail. Si aujourd’hui Alain Berset combat le référendum lancé par une partie du corps médical et soutenu par son parti, c’est donc «par conviction».

Vous voici à la veille de votre première votation en tant que ministre. Dans quel état d’esprit êtes-vous?

Dans un très bon état d’esprit. Merci, tout va bien!

Pourtant, le front contre les réseaux de soins intégrés ne cesse de s’élargir et les premiers sondages penchent pour le non. Vous y croyez encore?

Je crois aux réseaux de soins intégrés. Ce qui me frappe dans ce projet, c’est que presque tout le monde y croit, mais que pour diverses raisons une bonne partie des acteurs ne soutient pas ce projet.

Justement, chacun défend son pré carré, mais où est l’intérêt du patient?

Il est au centre de la réforme, car il est incontestable que les réseaux de soins intégrés leur sont favorables. Ils améliorent non seulement la qualité des services et la coordination entre les divers prestataires de soins, mais aussi la sécurité des patients.

Comment?

Ils seront mieux suivis et leur prise en charge sera mieux coordonnée. Cela permettra d’éviter, par exemple, les prescriptions contradictoires de médicaments ou des doublons dans les examens.

La baisse des coûts serait un effet secondaire bienvenu.

Le but de cette réforme est pourtant avant tout de faire baisser les coûts de la santé, non?

La baisse des coûts serait un effet secondaire bienvenu. Nous avons la chance d’avoir un système de santé de très bonne qualité et très fortement soutenu. Mais dans le même temps, beaucoup de gens aimeraient plus de clarté sur les coûts et ne pas voir leur prime d’assurance prendre l’ascenseur chaque année.

Diminuer les coûts suppose des efforts de la part des assurés. Pourtant, seuls 7% d’entre eux occasionnent plus de 50% des frais. On pénalise donc l’entier pour une minorité?

C’est le système de solidarité. On ne peut pas s’attaquer uniquement à ceux qui coûtent le plus, car ce sont eux qui ont le plus besoin de soins coordonnés. Parmi eux, on trouve les malades chroniques, et les réseaux de soins intégrés sont la meilleure réponse pour mieux encadrer ce type de malades.

Les opposants dénoncent un système obsolète. Que leur répondez-vous?

Le risque existe, chez les opposants, cela même s’ils ont pour la plupart toujours soutenu les réseaux, de jeter le bébé avec l’eau du bain. Cela uniquement pour un problème de participation aux coûts. Je peux le concevoir, mais il faut faire attention.

«Adhérer à un réseau, c’est tout simplement être raisonnable.»
«Adhérer à un réseau, c’est tout simplement être raisonnable.»

Justement, pourquoi punir ceux qui ne voudront pas de ce modèle en augmentant leur participation aux frais?

Je ne parlerais pas d’une punition, mais plutôt d’une incitation. Aujourd’hui, la moitié des assurés suisses a opté pour un modèle d’assurance maladie incluant des restrictions, et 1,3 million de personnes sont déjà membres d’un réseau de soins. La preuve que ce n’est pas une punition. Et si la région dans laquelle vous habitez n’est pas dotée de réseaux, rien ne changera. S’il en existe, alors les gens seront incités financièrement à y adhérer.

On aura donc d’un côté ceux qui peuvent se permettre de choisir leur médecin et de l’autre ceux qui n’en ont pas les moyens…

Non, car l’incitation financière est modérée. Adhérer à un réseau, c’est tout simplement être raisonnable. C’est se dire que lorsqu’on a un problème, on va d’abord consulter son généraliste. Que c’est ensuite lui qui décidera s’il y a lieu d’aller voir un spécialiste et lequel. Pour l’assuré qui agira de cette manière-là, la participation financière aux frais sera inférieure de 200 francs par rapport à aujourd’hui.

Mais conserver le libre choix du médecin aura un prix...

Oui, mais il reste modéré, puisque le surcoût occasionné sera de 80 centimes par jour au maximum.

Le libre choix du médecin n’est-il pas pourtant un droit fondamental?

Pour moi, le droit fondamental est celui d’avoir une médecine de qualité et un accès aux soins sans restrictions. Et même dans un réseau, le libre choix du médecin reste possible dans une certaine mesure, chacun d’entre eux comptant plusieurs dizaines de praticiens.

Que se passera-t-il dans le cas où un patient ayant intégré un réseau souhaite un deuxième avis?

Si le cas le nécessite, un deuxième avis sera bien entendu possible. Les réseaux renforceront, au contraire, ce type de pratique.

Je me comporte comme si j’étais membre d’un réseau de soins.

Et vous, comment êtes-vous assuré? Faites-vous partie d’un réseau de soins?

Il n’y en a pas dans ma région, mais je me comporte comme si j’étais membre d’un réseau. Je consulte toujours le même médecin. Et si je dois me tourner vers un spécialiste, je suis tout naturellement le conseil de mon médecin de famille.

L’exemple des Etats-Unis, où les réseaux se sont implantés dans les années 90, montre qu’ils attirent surtout les gens bien portants...

Le modèle des réseaux de soins intégrés est développé dans tous les pays qui nous entourent et ils sont loin de poser les problèmes qu’on leur attribue aux Etats-Unis. Toutes les estimations démontrent qu’une meilleure coordination évite les doublons et fait ainsi diminuer les coûts. Il existe plusieurs études, et les plus prudentes estiment la baisse des coûts à 9%. Si 60% des assurés optent pour un réseau, alors la facture diminuerait d’un milliard de francs. Personne ne conteste que les réseaux de soins intégrés sont un système d’avenir. Je ne vois donc pas comment l’on peut dire qu’ils seraient uniquement destinés aux bien portants.

Mais les réseaux seront tenus à un budget annuel. Ses membres pourraient par conséquent être tentés de rationner les soins et d’éviter les malades trop coûteux, non?

Actuellement, neuf réseaux sur dix connaissent déjà ce système: il ne s’agit pas d’un budget qui s’épuise à la fin de l’année mais d’un objectif prévu. On ne dira pas à un patient qui présente une maladie grave en novembre de revenir en janvier de l’année suivante. Les réseaux de soins ont l’obligation d’assurer la prise en charge de leurs patients. En revanche, il est vrai que leurs prestataires auront intérêt à bien soigner leurs patients pour qu’ils ne restent pas malades.

Cela signifie qu’à l’heure actuelle, certains médecins rechigneraient à soigner leurs patients rapidement pour gagner davantage?

Non, non, les médecins font très bien leur travail! Ce que je dis, c’est qu’aujourd’hui cette incitation n’existe pas de la même manière hors réseau.

Tout généraliste travaille avec des spécialis­tes. Ne réinvente-t-on pas ce qui se fait déjà?

On essaie d’encourager le développement de ces réseaux en donnant la possibilité aux gens qui ont déjà adopté ce comportement raisonnable de bénéficier d’une participation réduite aux coûts.

«Le projet des réseaux de soins est très important dans le soutien aux médecins de famille, dont il faut revaloriser le travail.»
«Le projet des réseaux de soins est très important dans le soutien aux médecins de famille, dont il faut revaloriser le travail.»

Les régions rurales manquent de généralistes. Comment allez-vous inciter les réseaux à s’y implanter?

La couverture n’est certes pas encore optimale. Mais nous sommes en train de mettre tout un programme de développement en faveur de la médecine de famille. Cela dit, le projet des réseaux de soins est très important dans le soutien aux médecins de famille, dont il faut revaloriser le travail.

Que ferez-vous si le projet est rejeté le 17 juin?

Je chercherai d’autres pistes, mais un refus serait regrettable.

Aujourd’hui, les primes maladie pèsent de plus en plus lourd dans le budget des ménages. Trouvez-vous cela normal?

Non, c’est évidemment un gros problème. C’est pour cela qu’il faut faire des efforts pour mieux contrôler les coûts.

Le système de santé concurrentiel actuel a-t-il encore une chance ou faut-il une caisse unique, comme le demande votre parti?

C’est une question que le Conseil fédéral va analyser. La discussion sera forcément lancée suite au dépôt de l’initiative populaire pour une caisse unique.

La caisse unique est donc une solution?

Je dirai que c’est une incitation à revoir les fondements du système après près de vingt ans de LAMal. Le fait que les médecins et les autres prestataires de soins soient payés par plusieurs caisses ou une seule peut en effet changer les choses en termes de gestion et de transparence.

Voilà cinq mois que vous êtes conseiller fédéral. Vous ne regrettez pas d’avoir signé?

Ah non! C’est une occasion fantastique de pouvoir travailler à la construction du débat public et des équilibres politiques.

Vous êtes à la tête d’un département difficile, où beaucoup de vos prédécesseurs ont été très critiqués. Etes-vous prêt à être impopulaire?

L’important est de travailler pour le bien commun et de se demander où l’on sera en termes d’assurances sociales dans dix ans.

Ça ne vous intéresse donc pas d’être aimé?

Vous savez, si le seul but d’un politicien est de s’occuper de sa cote de popularité, il faut plutôt devenir rock star ou acteur.

On dort bien quand on est conseiller fédéral ?

Peu… mais bien.

Auteur: Viviane Menétrey, Sabine Lüthi

Photographe: Ruben Wyttenbach