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6 octobre 2016

Elsa Godart: «On ne vit plus dans le présent, mais dans l’instant du clic»

Le selfie, né de la révolution des nouvelles technologies, a, pour la philosophe et psychologue Elsa Godart, modifié notre rapport à nous-mêmes, à l’espace et au temps. Il illustre aussi l’ère de la représentation dans laquelle nous sommes entrés. Une période charnière avant le basculement dans l’âge de l’homme augmenté.

Selon Elsa Godart, les futures générations ne verront plus l’avenir sur le long terme, mais vivront une succession d’instants. (Photos: Denis Félix, Thierry Rajic / Figure.fr)

Baudelaire désapprouvait la photo, qu’il trouvait trop narcissique, au XIXe siècle. Aujourd’hui, avec le selfie, il se retournerait dans sa tombe…

Oui! Cela me fait justement penser à ce récent selfie avec Hillary Clinton: on la voit en train de parler et tout le monde lui tourne le dos pour faire un selfie avec elle. C’est emblématique de notre société où l’on a besoin d’être vu, admiré, regardé pour avoir le sentiment d’exister. Etre, c’est être liké. On dirait aussi qu’il y a une preuve par l’image, une façon de dire «J’y étais», comme si c’était là une condition de la popularité. Mais le paradoxe est que les images d’aujourd’hui sont tellement trafiquables qu’elles ne prouvent rien, qu’elles sont bien loin d’un rapport à la vérité.

En 2013, le selfie est même élu «mot de l’année». A quel point est-il le signe d’une révolution humaine et technologique?

Le selfie n’est pas une révolution en soi, mais il est la conséquence d’une révolution induite par le rapport au virtuel. Il n’est que le résultat d’un comportement né à la suite de l’arrivée du numérique.

C’est-à-dire?

Le rapport au virtuel a tout changé! On est passé d’une temporalité en trois dimensions, passé, présent, futur, à une temporalité en une seule dimension: l’instant connectique. On ne vit plus dans le présent, mais dans l’instant du clic. On est entré dans l’ère de la précipitation et de l’impatience. Tout doit aller vite et ira toujours plus vite, puisque les technologies nouvelles nous feront passer à terme à la vitesse de la lumière. D’où l’entrechoc entre le temps intérieur de la maturation, de la réflexion, et le temps extérieur du virtuel, de l’urgence. Le rapport à l’espace a aussi été modifié puisque, avec internet, le lointain est devenu le proche. On a aboli les distances. C’est l’ère du hic et nunc, le temps et l’espace se sont ramassés l’un sur l’autre.

Vous annoncez aussi la fin de l’Histoire. Qu’entendez-vous par là?

Que nous sommes entrés dans le temps de l’image éphémère, la culture du zapping. Avant Socrate, le monde s’expliquait par des récits mythologiques. Ensuite, le monde s’est raconté par une approche rationnelle. Aujourd’hui, notre monde ne s’explique plus ni en mythes ni en mots, mais en images précipitées. L’application Snapchat est emblématique de cela, où les images n’ont même plus vocation d’être interprétées. Evidemment le rapport à soi, au monde et aux autres a changé. Désormais, ce qui fait le lien, c’est ce mode de connexion par les réseaux sociaux, sur lesquels il est facile de convoquer de l’altérité. Mais il n’y a pas de surmoi, d’interdit ou de loi dans le virtuel. Si quelqu’un me fait une objection, libre à moi de le bloquer. On peut nier l’altérité en un clic, ce qui est plus compliqué dans l’existence.

Il y a eu 86 milliards de photos prises en 2001, 850 milliards en 2012. Qu’est-ce que ça dit de nous, ce déferlement d’images?

Qu’on est entré dans l’ère de la représentation, ce qui signifie littéralement «rendre présent». Et comme on est dans la culture du hic et nunc, il faut acter par l’image que l’on est en vie. C’est le signe aussi d’une crise identitaire, comme si l’humanité était entrée dans une période charnière de transformation, une sorte de crise d’adolescence. Un moment de métamorphose avant de basculer dans l’âge d’or de l’homme augmenté…

Pour exister aujourd’hui, il faut donc exister sur écran… «Je selfie donc je suis»?

Le stade du selfie fait écho au stade du miroir chez Jacques Lacan (psychiatre français, interprète de Freud, ndlr). Le petit enfant n’existe d’abord que dans le désir de ses parents puis, entre 6 et 18 mois, prend conscience devant le miroir que son corps lui appartient. C’est la naissance du sujet, moment qui crée une forme de jubilation. On peut faire un parallèle entre ce moment décrit par le psychanalyste et la naissance du sujet virtuel, l’avatar ou le moi numérique. Lequel passe justement par une image, puisque vous devez créer votre profil. Notre identité virtuelle s’exprime à travers la représentation de soi, le selfie.

Est-ce que cette frénésie du selfie n’est pas le signe d’un manque de confiance en soi?

Bien sûr. La compulsion selfique traduit souvent une volonté de se réconforter: miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle… Mais c’est un piège dangereux que de vouloir être rassuré par le nombre de likes. C’est une vraie illusion, qui ne fait qu’accroître le malaise. Et quel aveu de solitude, puisqu’on est seul pour prendre la photo! Autrefois, on demandait à quelqu’un dans la rue de nous tirer le portrait, on ne craignait rien pour le vieux Kodak. Aujourd’hui, on n’ose plus confier son smartphone à 1000 francs à un inconnu dans la rue… Donc on fait un selfie. Ça traduit une absence de confiance en l’autre, une méfiance et surtout un sentiment très fort de solitude.

N’est-on pas dans une époque incroyablement narcissique aussi, où il s’agit à tout instant de faire le buzz?

Je crois que le narcissisme a toujours existé. On construit d’ailleurs son identité psychique sur le narcissisme. Je préfère parler d’une époque d’égotisme, où le souci de l’ego est exacerbé. Oui, nous sommes entrés dans l’ère de l’hyperindividu, c’est-à-dire l’individu hyper-egocentré, donc hyper-­seul. On se sert des autres comme un moyen et non comme une fin. Ça isole et donne l’illusion d’une toute-puissance, comme si on pouvait se suffire à soi-même.

L’hyperindividualité: une définition de la génération Z?

Oui, mais je pense que la génération Z, les digital natives, s’en sortira mieux que les générations précédentes. Ceux qui sont nés après l’an 2000 n’ont jamais connu le monde autrement qu’avec le virtuel. Ils ont grandi avec ces technologies, leur rapport au monde est beaucoup plus vaste. Ils sont dans une dimension où le virtuel n’a plus de limites. C’est le monde sans frontières. Quand vous jouez en réseau avec des Japonais, des Esquimaux, des Maliens, il n’y a plus de représentations culturelles. Le jeu Pokémon Go a transformé des connexions en rencontres réelles, il fait sortir les gens de l’écran. C’est ce qui a fait le succès de ce jeu.

Comment voyez-vous l’avenir de nos sociétés hyperconnectées?

Je pense que la génération Z sera plus créative, parce que justement tout le temps hyperconnectée. Nos enfants ne verront plus l’avenir sur le long terme, mais ne vivront qu’une succession d’instants. On ne dit plus l’amour pour toujours. On n’a plus de visibilité. Le projet, c’est celui de l’instant. Ce sera une vie à la carte: on choisira une femme ou un homme pour faire des enfants, un(e) autre pour le sexe, un boulot pour l’argent, un autre pour le plaisir... Comme nous sommes passés à une culture qui a renoncé au désir au profit de la jouissance – puisque le désir implique le temps et la frustration – nous sommes dans le tout, tout de suite. Mais, attention, je ne porte pas de jugement: qui vous dit que d’être dans une recherche de jouissances permanentes n’est pas une bonne chose? Evidemment, c’est critiquable, mais comment voulez-vous freiner ce mouvement qui existe depuis les années 1960 et qui n’a fait que gagner en puissance avec les nouvelles technologies?

Dans cette société de l’urgence et de la transparence, y aura-t-il encore une place pour la vie privée, l’intime?

Effectivement, le registre entre le privé et le public tend à s’effacer. Je ne dis pas que l’intime va disparaître, mais on n’aura plus de rapport à l’intériorité, parce que ce ne sera plus important. Parce qu’on n’aura plus le temps de se pencher sur moi-même. Quand vous êtes dans l’efficacité, la rentabilité, le rapport à l’objet plutôt qu’au sujet, vous n’avez pas le temps de l’introspection.

N’est-ce pas inquiétant?

Cela nous met à distance d’une vérité. Mais il subsistera toujours quelque chose de cette vérité-là, de cette nécessité. On ne peut pas vivre dans une frénésie permanente, on a besoin de se poser, de se réapproprier soi-même. C’est pour ça que les psys ont encore de beaux jours devant eux! Ce qui explique aussi le succès du développement personnel et de la pensée philosophique.

Et vous, est-ce que vous résistez aux réseaux sociaux?

Non, j’y participe, mais c’est pour ça que je parle d’une éthique du virtuel, d’établir les fondements d’un vivre ensemble 2.0. L’enjeu consiste à redonner du sens à l’humain en intégrant les nouvelles technologies. Cette virtualité pourrait nous donner la possibilité de devenir des êtres humains augmentés non pas en matérialité, mais en humanité. Car s’il y a un danger, c’est d’être pris dans une habitude d’usage du virtuel et donc d’être mis à distance d’une pensée du virtuel. Il faut se garder d’être entraîné dans le mouvement de la toile, qui peut nous amener à des aberrations. Comme Barack Obama faisant un selfie lors des funérailles de Mandela… Le mouvement de la toile nous met à distance du bon sens, de l’esprit critique. D’où l’intérêt de penser nos comportements. Tout l’enjeu est de préserver sa liberté et de ne pas devenir la chose de son objet-écran. Il y a des moments privilégiés en famille, avec mes enfants ou mes amis où, au lieu d’avoir l’automatisme de prendre une photo ou de filmer, je m’interromps pour les vivre pleinement. Rester un sujet libre, c’est la capacité à s’interrompre dans le mouvement, c’est garder le temps de penser.

Texte: © Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla