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22 août 2016

«Nous sommes parfois considérés comme de vrais emmerdeurs»

Installée dans l’ancien arsenal de Tavannes (BE), la Fondation Digger œuvre dans le déminage humanitaire. Frédéric Guerne, son fondateur et directeur, jette un regard lucide sur la mission qu’il s’est assignée et sur les nouveaux défis qu’il s’apprête à relever.

Frédéric Guerne avec panneau attention mines
Depuis 1998, Frédéric Guerne propose des solutions pour venir à bout des mines antipersonnel.

Petit, comme tous les enfants, vous aimiez jouer à la guerre. Aujourd’hui, vous œuvrez dans le déminage humanitaire. Qu’est-ce qui vous a poussé dans cette voie?

J’ai détesté l’école, je m’y ennuyais… Ce qui me passionnait, c’était inventer, bricoler et j’adorais les armes et tout ce qui explosait. D’ailleurs, les premières mines auxquelles j’ai été confronté, ce sont celles que j’ai fabriquées. J’avais un véritable arsenal chez moi et ça m’a valu quelques démêlés avec la police à l’adolescence. A cette période, j’étais un peu perdu, j’avais besoin d’aide et c’est là que je me suis tourné vers la religion que je rejetais auparavant, que j’ai fait tout un cheminement au niveau de ma foi. Cette dimension a pris toujours plus d’importance dans ma vie jusqu’à devenir fondamentale, jusqu’à devenir un moteur. Voilà pourquoi j’ai eu besoin d’exercer un métier utile, qui serve à aider mon prochain. Si j’avais reçu un don – je suis né ingénieur, j’ai ça dans le sang! –, c’était pour en faire quelque chose.

Frédéric Guerne

Ce que vous ne saviez pas il y a 18 ans lorsque vous avez créé la fondation Digger avec quelques d’amis, c’est que vous entamiez un véritable parcours du combattant!

Les besoins en déminage restent importants, vos engins blindés et téléguidés ont fait leurs preuves sur le terrain et sont performants, pourquoi alors continuez-vous à tant galérer?

C’est lié à la fois aux contextes géopolitique et humanitaire. La géopolitique, on la connaît: il suffit d’allumer sa télé! Ce sont des guerres qui éclatent! On nous dit tout le temps que c’est bon pour nous s’il y a de nouveaux conflits, que ça va donner du business… En fait, ça enterre nos projets, ça n’ouvre pas des chantiers, ça les ferme. Parce que si la sécurité n’est pas garantie pour les démineurs, nous ne travaillons pas. La deuxième cause, qui est plus floue, moins connue, c’est le contexte humanitaire: les besoins sur le terrain sont monstrueux et les ressources allouées ne sont de loin pas à la hauteur. Or, cette situation oblige les organisations humanitaires, qui ont besoin d’argent pour concrétiser des projets et pour vivre aussi, à se battre pour ces fonds. Et tout cela se passe en coulisses, loin des regards, pour ne pas égratigner l’image lisse, fleur bleue et angélique que les ONG véhiculent auprès du grand public.

Le monde de l’humanitaire n’est pas pavé que de bonnes intentions. D’où les désillusions dont vous parliez?

J’ai rencontré peu de gens animés de mauvaises intentions et je ne pense pas que ces organismes soient malhonnêtes, mais ils agissent par nécessité. Et la nécessité n’est pas toujours bonne conseillère.

En se focalisant sur la survie de son entreprise, on risque d’oublier le but que l’on s’est fixé, à savoir sauver des vies, pas juste récolter des fonds. Le danger de l’humanitaire, c’est cette dérive justement et c’est elle qui génère des désillusions.»

Il y a la corruption aussi…

En dix-huit ans, j’ai eu affaire à quatre reprises à des ambassadeurs ou à des très hauts gradés qui m’ont fait comprendre qu’un dessous-de-table faciliterait la signature d’un contrat. Pour moi, c’est exclu, je n’entre pas en matière. C’est facile de dire «je refuse la corruption», mais quand vous n’avez pas pu payer vos salaires depuis plusieurs mois, je vous assure que c’est un choix qui a de sacrées conséquences… Mais on ne doit pas transiger sur l’éthique, on ne doit pas dévier des objectifs que l’on s’est fixés. Nous avons même affiché le prix de nos machines sur notre site Internet – 358 000 francs – parce que c’était le seul moyen de lutter contre la corruption, parce que vous ne pouvez plus faire gonfler les prix quand ceux-ci sont publiés en toute transparence. Nous sommes les seuls à faire ça. Du coup, nos concurrents ont dû revoir leurs tarifs à la baisse. Voilà pourquoi nous sommes parfois considérés dans l’humanitaire comme de vrais emmerdeurs!

Frédéric Guerne

Sans votre obstination, les sacrifices de vos salariés et la générosité de vos donateurs, il y a longtemps que vous auriez laissé tomber, non?

Absolument. Sans tout cela, il y a dix ans que nous n’existerions plus. Personne n’a quitté l’entreprise, même durant les pires périodes. Finalement, c’est moi qui ai été contraint de licencier un tiers de l’équipe l’an passé et ça a été un véritable crève-coeur! Mes employés, ce sont des perles: ils sont compétents et surtout motivés, ils croient en ce que l’on fait! Car faire ce travail juste pour le business, ça ne marche pas. Et puis, il y a eu plein de petits miracles sans lesquels cette aventure se serait arrêtée depuis bien longtemps… Mais là, c’est ma foi qui parle (rires).

Vous continuez donc le combat dans un contexte qui s’est encore aggravé ces derniers années comme l’a relevé l’Observatoire des mines et des armes à sous- munitions dans son dernier rapport.

A cause des mines, des économies ne redémarrent pas, des hectares et des hectares de zones agricoles demeurent incultivables, il y a des famines, il y a des gens qui meurent parce qu’ils n’ont pas accès à de l’eau potable. Et la situation s’est effectivement encore aggravée ces dernières années...

Vous avez d’ailleurs pu le constater sur le terrain, en Irak plus précisément, là où l’État islamique a laissé derrière lui des villes non seulement en ruine, mais qui sont également piégées par des mines...

C’est épouvantable et ça représente un nouveau défi pour nous. Car dans ces villes, nos machines ne peuvent rien faire, elles sont inopérantes. En Irak et en Syrie, on parle de dizaines de villes rasées et piégées. Il n’y a plus personne qui habite là-bas. A Sinjar par exemple, une ville de taille comparable à celle de Bienne, il ne reste plus que 70 familles. Les autres habitants se sont enfuis, ils se sont réfugiés soit dans des camps, soit chez nous en Europe. Et ces migrants, ils ne demandent qu’une chose: c’est de rentrer chez eux! Il faut donc leur restituer leurs villes et leurs villages.

Frédéric Guerne

De démineurs des champs, vous allez donc devoir vous muer en démineurs des villes. C’est cela?

Comme nos machines ne conviennent pas, nous avons commencé à travailler sur un autre projet, avec des machines de chantier cette fois-ci. Parce que ce sont les seuls outils performants pour déblayer des ruines. Mais aujourd’hui on ne peut pas les utiliser à cause des mines et des bombes. Les villes sont donc nettoyées manuellement et il y a des morts chaque semaine dans les équipes de démineurs.

Notre idée, c’est d’adapter notre savoir-faire sur des machines de chantier qui sont sur place, là-bas.

C’est-à-dire de les équiper de manière à pouvoir les piloter à distance grâce à des caméras embarquées et des lunettes de réalité augmentée. C’est le top! Mais attention, il ne faut pas que ce projet soit trop coûteux parce que sinon on risque de nous dire: «On préfère engager des opérateurs, ça nous coûtera moins cher en assurance-vie!» C’est un discours que l’on a malheureusement déjà entendu à maintes reprises.

Dans l’optique de rendre le déminage encore plus efficace, vous avez également mis au point un équipement révolutionnaire pour chiens renifleurs de mines...

Utiliser des chiens pour détecter des mines, ce n’est pas nouveau. Mais notre système, lui, l’est assurément. Sur mandat du Centre International de Déminage Humanitaire de Genève, nous avons développé une technologie qui permet au chien d’évoluer dans le terrain sans laisse, de manière à ce qu’il soit encore plus performant. Notre système, qui tient dans un harnais, est composé d’un haut-parleur pour que le maître puisse donner des ordres à distance, d’une caméra pour suivre le travail du chien et d’un GPS pour localiser les mines. Un test a été effectué au Cambodge et il a été très concluant. A tel point que nous avons déjà pu lancer la première série de ce produit financée par la fondation zurichoise Monde sans Mines.

Frédéric Guerne

Votre système ne pourrait-il pas servir d’autres causes que celle du déminage?

Oui, il serait possible d’équiper des chiens pour détecter des victimes d’avalanche ou de catastrophe. Rien ne nous empêche de rêver, mais nous n’en sommes pas encore là…

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens