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13 janvier 2014

On veut s’asseoir!

Jacques-Etienne Bovard peste contre le mobilier urbain.

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain

Les usagers des transports publics se plaignent d’être de plus en plus comprimés, bousculés et debout; quant à ceux qui ont trouvé une place assise, ils se plaignent de l’inconfort des sièges de plus en plus mesquins. Se plaignent aussi les automobilistes encaqués dans les bouchons, et les touristes ensardinés dans divers étuis low cost. Mais moi, c’est en tant que simple flâneur citadin que je veux me plaindre, tout aussi légitimement.

Certes, la ville moderne a fait beaucoup pour améliorer le sort du piéton, ou pour mieux dire du passant, parce que celui-ci est tantôt un travailleur pressé, tantôt un consommateur marchant à la dépense, donc dans les deux cas un individu digne de considération, voire prioritaire. En revanche, la ville n’a cessé de saper parallèlement le bien-être de ceux qui prétendent occuper une infime fraction de l’espace public sans y rien faire d’utile ni rien acheter, désirant juste être là, y rester, pire, s’y asseoir pour lire un bouquin par exemple, soulager ses lombaires ou simplement attendre son bus congestionné.

Voyez comme on a d’abord diminué le nombre des bancs (qui étaient de bois, ah pas toujours voluptueux, certes, mais avec encore de l’indulgence dans les galbes), puis comme on les a sournoisement remplacés par des plaques de béton à bords coupants, des tubulures recouvertes de treillis apparentés à la râpe à rösti, et vingt autres avatars plastifiés du «botte-cul». L’économie maximale, le minimum d’entretien, mais surtout la laideur antipathique et l’inconfort impitoyable ont de toute évidence été les priorités de leurs concepteurs, qu’on devrait condamner à utiliser leurs chefs-d’œuvre un quart d’heure par jour. «Souffle un moment», disait le vieux banc; «casse-toi», dit le nouveau, dont le plateau est convexe et le dossier à angle droit. Ainsi la ville moderne, de moins en moins hospitalière à l’oisif, lui concède encore quelques «surfaces de dépose fessière rapide», en attendant sans doute de les monter sur vérin éjectant et de les flanquer d’horodateurs, – car enfin, en vertu de quoi les glandeurs pourraient-ils stationner gratuitement? Qu’ils paient, produisent, ou circulent!

Dieu merci, il reste quelques «niches» où l’on est moins mal: marches d’escaliers, murets, margelles, et quelques rebords de fenêtre pas encore grillagés.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard