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8 juillet 2013

Opération milans noirs

Ils planent sur nos régions de mars à juillet avant de retourner au Sahara. Mais que font-ils exactement? Un suivi par satellite a élucidé quelques-uns des mystères entourant ce rapace migrateur.

Julien Perrot (à g.) et Adrian 
Aebischer en forêt en train de regarder vers le ciel
Julien Perrot (à g.) et Adrian Aebischer ne se lassent pas de scruter le ciel. La technologie leur fournit une aide appréciée pour une observation fructueuse.

Le télescope sous le bras et les yeux en l’air, ils arpentent la forêt à quelques kilomètres de Tavel (FR). Objectif du jour: voir les milans noirs en train de nicher dans les hauts arbres. On cherche la silhouette sombre, souvent planante, grandes ailes coudées et queue en delta. Mais une pluie battante froisse les feuillages et tord les branches, faisant fuir tous les emplumés. Pas grave. Julien Perrot, rédacteur en chef de la revue La Salamandre, et Adrian Aebischer, biologiste spécialiste des oiseaux migrateurs, ont une idée très précise de l’endroit où les milans noirs se trouvent.

Sa queue en triangle permet d’identifier le milan même lorsqu’il vole très haut dans les airs.
Sa queue en triangle permet d’identifier le milan même lorsqu’il vole très haut dans les airs.

Ils savent en tout cas où Salam et Milou batifolent en ce moment. Puisqu’ils ont équipé de balises, en juin 2011, trois poussins de cette espèce. Une première. «On connaissait déjà beaucoup de choses sur les déplacements des adultes, mais pas sur celui des jeunes. Les milans noirs nicheurs arrivent en Suisse au début mars et repartent en direction du Sahara en juillet, la plupart en passant par le détroit de Gibraltar. Mais les jeunes, après avoir grandi en Suisse, combien de temps restent-ils en Afrique? A quel moment reviennent-ils? Il y avait beaucoup d’éléments inconnus», souligne Julien Perrot, à l’enthousiasme contagieux, fasciné par ce rapace migrateur depuis l’enfance.

Les balises, sorte de petits sacs à dos, sont équipées de panneaux solaires, ce qui évite de devoir changer les batteries et donc de recapturer les oiseaux. Grâce à ces boîtiers, des informations de localisation au mètre près sont transmises tous les cinq jours par satellite, de même que des données thermiques, indication précieuse sur l’état de santé de l’animal.

Sur les trois jeunes milans noirs fribourgeois issus de trois nids différents, seul le cadet, Kundera, n’a pas survécu. La balise, qui ne pèse que 20 grammes pour un individu de près d’un kilo, ne peut être mise en cause. «Le taux de mortalité est de 50% la première année», explique Adrian Aebischer. Les deux autres, en revanche, se portent bien, puisque Salam vit actuellement en Lorraine et Milou est en pèlerinage à Lourdes.

Un carnet de route tenu par un satellite assidu

Mais que s’est-il passé au cours de leurs deux premières années de vie? C’est là que la télémétrie satellitaire, telle que rapportée sur le site www.milannoir.net, donne de prodigieuses informations. Et révèle par exemple que Salam a commencé sa première migration le 25 juillet 2011, à deux mois et demi, soit «4000 kilomètres de route en trois semaines de vol plané sans que personne ne lui ait montré le chemin». Et que Milou l’a suivi à quelques jours d’intervalle.

Une balise pouvant fonctionner dix ans et un milan vivant plus de vingt ans, nos observateurs ont de beaux jours devant eux.
Une balise pouvant fonctionner dix ans et un milan vivant plus de vingt ans, nos observateurs ont de beaux jours devant eux.

Tout aussi étonnant: «En 2012, Salam est resté en Afrique, alors que Milou est revenu en Europe centrale. Je ne pensais pas qu’il rentrerait en Suisse la première année, il a même passé quelques jours ici, près de son nid. C’est fou!» s’exclame Julien Perrot.

Chez Adrian Aebischer, même stupéfaction: «On voit que ce ne sont pas des robots qui font tout pareil. Deux oiseaux nés quasiment au même endroit peuvent avoir des destins totalement différents. Le comportement migratoire est en fait très plastique. Il y a une grande variabilité entre les individus, ce qu’on oublie très souvent.»

L’opération milan noir a aussi pour but de donner un coup de projecteur sur ce rapace diurne, même si, globalement, il se porte bien. En France, sa population a progressé ces dernières décennies, tandis qu’elle est en diminution dans l’est de l’Europe. En Suisse, elle augmente légèrement dans certaines zones (vallée de Joux, Pays-d’Enhaut) et diminue un peu ailleurs, comme sur la rive sud du lac de Neuchâtel.

Mais il n’y a pas de quoi se faire de soucis. «Vu qu’on a réduit les phosphates dans l’eau, on trouve moins de poissons et, du coup, moins de milans à cet endroit-là. Ce n’est donc pas une catastrophe, mais le signe que la nature va mieux», explique le biologiste. Le milan noir n’est pas menacé de disparition – on recense entre 1200 à 1500 couples en Suisse – et, vu sa très grande aire de répartition qui va jusqu’au Japon, il serait même le rapace le plus répandu au monde.

L’an prochain, Salam et Milou viendront peut-être nicher près de l’endroit où ils sont nés. Les spécialistes seront sûrement les premiers informés et les suivront encore longtemps, en tout cas «tant que les milans et les boîtiers tiennent!»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Christophe Chammartin