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11 février 2013

«Osons la bipédie!»

L’être humain est le seul mammifère à avoir adopté la station debout permanente. Un véritable défi comme le rappelle la scientifique Christine Tardieu dans «Comment nous sommes devenus bipèdes». Rencontre au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.

Christine Tardieu au Muséum national d'histoire naturelle de Paris
Directrice de recherche et biologiste de l’évolution, Christine Tardieu travaille aujourd’hui au Laboratoire d’anatomie comparée du Muséum d’histoire naturelle de Paris.

Qu’est-ce qui a poussé nos lointains ancêtres à adopter la bipédie?

Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’environnement dans lequel vivaient les premiers hominidés. Et pour cela, on pouvait auparavant s’appuyer sur un scénario très bien ficelé d’Yves Coppens: l’«East Side Story», un modèle mis à mal par la découverte de fossiles à l’ouest du Rift africain. Mais il ne faut pas jeter à la poubelle toute cette hypothèse… On peut quand même penser que c'est une grande crise climatique qui est à l’origine de notre bipédie. En effet, il y a quelque trois millions d’années, une sécheresse a bouleversé le paysage de l’Afrique de l’Est et du Sud: les forêts denses se sont rétrécies, laissant la place à la savane. Donc, nos lointains ancêtres ont dû descendre au sol, quitter la sécurité des arbres pour aller chercher de la nourriture et de l’eau. Ces hominidés de petite taille étaient d’ailleurs très vulnérables et leur population a sans doute rétréci durant cette période d’adaptation.

D’autres primates confrontés aux mêmes bouleversements climatiques n’ont pourtant pas fait le pas.

Là, il faut peut-être prendre en compte non seulement les facteurs externes – l’environnement, le climat, la disponibilité des ressources alimentaires... –, mais aussi les facteurs internes, c’est-à-dire les prédispositions. Prenez, par exemple, un ancêtre des hominidés et un babouin! Eh bien, ce sont des groupes de primates qui sont très différents morphologiquement, qui n’ont pas la même histoire. Le babouin, lui, est quand même bien inféodé à la quadrupédie, son squelette est ainsi d’une morphologie telle que les chances de devenir totalement bipède sont peu probables.

Revenons à nos ancêtres! Passer de quadrupède à bipède ne s’est évidemment pas fait en un jour…

Houlala, non! On peut dire qu’il faut des millions d’années pour faire un bipède, entre trois et cinq millions même. Du temps de Darwin, on disait que l’évolution était très lente et progressive, maintenant on sait que les changements peuvent être beaucoup plus rapides, mais globalement il faut tabler sur un temps long, surtout pour devenir bipède permanent, ce qui est une spécialisation extrême. Nous sommes les seuls primates à avoir adopté un unique mode de locomotion, à savoir la bipédie. D’où peut-être les pathologies de notre appareil locomoteur qui en découlent: luxations des rotules, instabilités rachidiennes, maux de dos...

Nombreuses, sans doute, ont été les difficultés à surmonter?

La plus importante, ça a été l’accouchement. Quand nous sommes devenus bipèdes, la morphologie de notre bassin en particulier a changé, ce qui a fait que l’accouchement est devenu beaucoup plus difficile. D’autant que notre capacité crânienne s’est, elle aussi, accrue. C’est pourquoi, au cours de l’évolution, la vitesse de croissance de notre cerveau s’est ralentie durant la vie fœtale. Finalement, le bassin humain féminin, c’est un compromis entre les nécessités de la bipédie et celles de l’accouchement. La sélection naturelle est opportuniste, elle bricole des solutions de compromis face aux difficultés.

Qu’avons-nous gagné avec la bipédie?

La survie dans un premier temps et l’intelligence à beaucoup plus long terme. Il faut en effet attendre vers moins 500 000 ans pour voir vraiment une augmentation progressive du volume du cerveau en corrélation avec la fabrication d’un outillage de plus en plus sophistiqué.

Donc, si nos aïeux n’étaient pas descendus de leurs arbres il y a quelques millions d’années, nous ne serions pas aujourd’hui en train de deviser tranquillement dans votre bureau.

Nous avons quitté le milieu arboricole, nous nous sommes adaptés à la vie permanente sur le sol et, au cours de ce long périple, nous sommes devenus petit à petit les humains que nous sommes aujourd’hui avec notre gros cerveau. Contrairement aux australopithèques, nous ne sommes plus soumis à la sélection naturelle. Dès le moment où nous avons commencé à coloniser le monde et à nous adapter à de nombreux biotopes différents, c’est-à-dire depuis environ un million d’années, ce sont plutôt des facteurs sociaux, culturels et aujourd’hui économiques aussi qui influent sur notre évolution.

Tout cela à cause de la bipédie!

Tout cela grâce à ou à cause de la bipédie, oui.

Dans son livre, la scientifique montre que le squelette de l’homme se modifie au cours de l’apprentissage de la marche.
Dans son livre, la scientifique montre que le squelette de l’homme se modifie au cours de l’apprentissage de la marche.

Et qu’avons-nous perdu dans cette histoire?

La polyvalence des autres primates peut-être, qui sont à l’aise dans les arbres et qui peuvent également explorer le sol. Oui, nous avons perdu cette habileté-là...

Ainsi que pratiquement tous nos poils!

C’est vrai. Pendant très longtemps, la question a été de savoir quand et comment nous avions perdu nos poils, parce que les fossiles ne donnent pas d’indications directes de ce changement. Mais depuis une vingtaine d’années, des indices de plus en plus nombreux nous ont été donnés indirectement. Prenons les deux fossiles, celui de Lucy, une femelle hominidée vieille de 3,2 millions dannées, et celui du Turkana boy, un adolescent âgé de 1,8 million d’années, qui vivait, lui, sous un climat beaucoup plus chaud et sec. Lucy vivait au sol et aussi dans les arbres, elle était de petite taille, ne possédait pas encore un squelette identique au nôtre et avait des poils. Le Turkana boy possédait, lui, un squelette locomoteur semblable au nôtre et avait des proportions corporelles extrêmement modernes, ressemblant à un Masaï actuel. On est sûr que ce jeune hominidé était bipède permanent. C’était même un coureur d’endurance qui avait acquis un moyen de se refroidir et qui avait donc perdu ses poils.

L’homme est vraiment le champion de la transpiration.

Il s’était mis à transpirer, tout simplement?

Exactement. L’hominidé a développé un système de sudation qui n’est pas lié aux poils, via une multitude de glandes écrines qui livrent une sueur extrêmement liquide et claire. Nous en possédons deux à cinq millions et nous pouvons produire jusqu’à douze litres de sueur par jour. Nous sommes vraiment les champions de la transpiration!

A la lecture de votre ouvrage, l’on apprend aussi que la marche sur deux pattes n’est pas inscrite dans nos gènes. Autrement dit, nous ne naissons pas bipèdes, nous le devenons! C’est bien cela?

Ce qui est inscrit dans nos gènes, c’est tout ce qui a été modifié morphologiquement dans notre anatomie: notre pied, qui était préhensile, est devenu un pied d’appui et de propulsion, notre trou occipital – l’endroit où la colonne cervicale pénètre dans le crâne – s’est placé d’une façon telle que notre tête se trouve en équilibre sur la colonne, notre bassin également a changé… Cela, c’est l’œuvre de la sélection naturelle sur un très long temps. Par contre, les premiers pas du petit enfant, eux, ne sont pas inscrits dans nos gènes…

Vous écrivez d’ailleurs qu’il faut «oser la bipédie»!

Oui, il faut oser la bipédie! C’est la formule que j’utilise pour faire comprendre que le petit enfant, au moment où il apprend à marcher, ne se mettra debout que s’il y est encouragé. Il n’osera que s’il a l’appui d’un environnement social, affectif qui donne du sens à ce comportement.

Pour un enfant, marcher n'est pas automatique.

Le mimétisme ne suffit donc pas pour qu’un enfant devienne bipède…

Non ! Et ça, c’est grâce aux travaux de Boris Cyrulnik qu’on le sait. En France, parmi les enfants qu’il soignait dans les années 90, il y avait des «enfants-­placards», des gosses complètement à l’abandon, trop tôt livrés à eux-mêmes, comme les orphelins de Roumanie. Et il a constaté, en les étudiant, que ces enfants ne se mettaient pas debout parce que personne ne les y incitait. Marcher n'est donc pas automatique.

Dans votre livre, vous montrez que notre squelette se modifie aussi au cours de l’apprentissage de la marche! Comment est-ce possible?

marcher, doit remodeler son squelette pour faire face à la gravité et acquérir l’équilibre. Le squelette du nouveau-né est encore cartilagineux, donc très plastique. Au cours de la croissance, la gravité agira sur notre squelette, en formant des courbures sur notre colonne vertébrale, en forgeant un angle sur nos fémurs, ce qui permettra le rapprochement de nos genoux… On peut dire qu’en apprenant à marcher, chaque enfant refait pour son propre compte, et à sa façon, le chemin qui lui permet de constituer son squelette bipède adulte. La sélection naturelle a fait de nous des bipèdes «potentiels», et c’est l’œuvre d’aujourd’hui qui fait de nous des bipèdes «efficients».

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou