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13 février 2012

Où sont passées les bonnes manières?

Savoir-vivre, politesse: des termes devenus obsolètes? Les enfants peuvent-ils se passer de l’apprentissage de l’étiquette, maintenant qu’il y a internet? Avis d’experts.

Dessin: un enfant se plaint à sa mère de l'implitesse d'un adulte
Quand les petits éduquent les grands...

On ne parle pas la bouche pleine, on ne fait pas de caprices en public, on dit: «Bonjour Monsieur», «S’il te plaît, Annie», «Merci papa», «Comment?» plutôt que «Hein?», «Excusez-moi» et non pas «Je m’excuse», «Pardon» lorsque l’on bouscule et «Parfois» plutôt que «Des fois». Des mots rabâchés sans relâche par la plupart des parents à leur descendance, avec l’espoir qu’un jour, l’adolescence passée, les civilités ne soient plus une corvée mais deviennent une habitude. Tant d’efforts pour au final entonner tous la même rengaine: de mon temps, on était mieux éduqués.

Et sur qui rejette-t-on la faute? Sur les autres pères et mères, bien sûr, que l’on proclame démissionnaires, mais aussi sur l’école, qui serait devenue trop laxiste, sur les médias, en particulier les nouveaux, qui pousseraient aux abus. Tous seraient perturbés par l’influence de Mai 68. «Certains parents, désireux de laisser faire l’enfant pour qu’il puisse s’épanouir, ont confondu autorité et autoritarisme, constate Christine Brunet, psychologue-psychothérapeute française, qui vient de publier Dis bonjour à la dame! Mais je ne suis pas sûre que les petites filles et petits garçons soient moins bien élevés maintenant qu’il y a cinquante ans. Les repères de l’éducation ont simplement évolué.» Ce qui serait dû aux mélanges des cultures et à l’importance grandissante des médias d’après la psychologue. Qui voit même dans la mise en avant de l’écologie une nouvelle forme de civilité, à laquelle les enfants semblent très sensibles. «Lui apprendre à respecter la nature, c’est aussi une façon de développer sa courtoisie, son attention à l’autre, qu’on lui enseigne à ramasser un déchet par terre ou à ne pas gaspiller l’eau. L’adulte transmet ainsi ses valeurs, souvent des règles qu’il a lui-même apprises, ce qui demeure primordial.» Ce qui l’inquiète cependant dans notre société, c’est que «l’on n’entraîne plus l’enfant à la discrétion, mais à l’indiscrétion. Si l’on va vers plus de naturel et de simplicité, il reste toutefois important de respecter la pudeur, de contrôler le ton avec lequel on s’exprime, sa gestuelle et son regard.»

La modernité a toujours servi d’alibi aux crétins». Sylviane Roche, chroniqueuse de savoir-vivre

Christine Brunet estime aussi que la connaissance des bonnes manières – tenue à table, dans la rue ou en société - permet d’aller vers l’autre en se sentant à l’aise, de ne pas se considérer comme incompétent. «Cela crée une connivence, engendre la sympathie, la bienveillance. Il ne s’agit pas de formater ses enfants, mais de faciliter leur communication avec autrui, de leur apprendre à vivre en citoyen.»

Sylviane Roche dans son salon. (Photo: Odile Meylan)
Sylviane Roche dans son salon. (Photo: Odile Meylan)

Ce que ne démentira pas l’écrivain et chroniqueuse de savoir-vivre au journal Le Temps, Sylviane Roche. «L’acquisition des codes sociaux reste importante. Je pense qu’il y a deux types de politesse à enseigner. Celle des égards, savoir reconnaître l’humanité des autres, la plus fondamentale, et celle, plus compliquée mais aussi plus superficielle, des règles d’étiquette dans une société donnée et qui sert en quelque sorte à se protéger contre l’exclusion d’un groupe. Les manières de table par exemple.» Des éléments qu’elle ne considère pas comme «vitaux, mais fondamentaux, telle une huile que l’on met dans les rouages de la société et qui rend la vie plus facile». Autrement dit, c’est une instruction à la portée de tous les enfants, qui permet de «les faire réfléchir et de réfléchir à la société avec eux. De plus, ça les intéresse beaucoup».

L’écrivain trouve positif que l’évolution des mœurs ne fasse plus des enfants des «petits sages bien propres et qu’on les laisse s’exprimer. Avant, un enfant poli signifiait un enfant qui n’existe pas. Il devait se taire et obéir. On est heureusement passé de l’oppression à l’ouverture des mentalités. Et on n’est pas moins poli aujourd’hui qu’hier.» L’arrivée d’internet, des forums et de Facebook, qui engendre vulgarités et injures sous couvert de pseudonymes, ne rendrait pas non plus les individus plus mal élevés. «Si un couple s’embrasse dans une voiture, cela ne veut pas dire que l’automobile rend les gens amoureux. La modernité a toujours servi d’alibi aux grossiers et aux crétins qui donnent libre cours à leur mauvaise éducation.»

Claude Halmos, psychanalyste. (Photo: Serge Picard / Agence VU)
Claude Halmos, psychanalyste. (Photo: Serge Picard / Agence VU)

En revanche, pour la psychanalyste française Claude Halmos, les incivilités sont bien plus répandues aujourd’hui qu’autrefois. «Mai 68 a certes apporté de nombreux changements positifs, mais la crise qui l’a suivi a conduit à une dérive qui fait croire que l’autorité est répressive. C’est faux! C’est de l’éducation. Par ailleurs, l’invasion des psys tous azimuts, contradictoires, et dans tous les médias, n’arrange rien. Les parents n’ont pas démissionné, ils sont perdus. Et l’école ne prend pas le relais.»

Les parents n’ont pas démissionné. Ils sont perdus». Claude Halmos, psychanaliste

L’un de ses terrains d’étude: l’autobus. «Des personnes âgées debout, devant des enfants affalés sur les sièges, à côté de leurs parents ou des adolescents qui hurlent, c’est inadmissible.» Et si elle refuse d’utiliser les termes «bonnes manières» et «mal élevé», c’est parce qu’ils sont «connotés, qu’ils méconnaissent l’ampleur du problème. L’enfant se moque d’être bien ou mal élevé, qu’on lui dise, ne mets pas tes doigts dans ton nez. Ce qui compte, c’est de lui expliquer que son geste va dégoûter son entourage.» Il n’existe pas de courtoisies plus importantes que d’autres à inculquer ,insiste Claude Halmos. «Tout découle de règles fondamentales, et dans toutes les cultures, instaurées pour que chacun puisse sortir sans armure. La politesse renvoie à l’humanisation. C’est-à-dire à la formation d’un être humain capable d’être heureux au milieu des autres, parce qu’il les respecte.»

«La société invente de nouvelles règles». France Frascarolo-Moutinot, docteur en psychologie

Et si le bambin enfreint les règles, il doit être puni, affirme la psychanalyste. «Car c’est ce qui valide l’interdit. On le prépare à une vie sociale. Un adulte qui brûle un feu rouge recevra une amende. C’est tellement logique.» Autre son de cloche du côté de France Frascarolo-Moutinot, docteur en psychologie et spécialiste de l’interaction familiale au CHUV qui ne croit pas aux vertus de la punition, qui peut rimer avec humiliation. «Je crois plutôt à la valeur de l’exemple. Le parent doit rester respectueux, poli, et féliciter l’enfant quand il fait de même. Jouer au gendarme le pousse à confondre peur et respect. Et il risque de jeter les règles aux ordures dès qu’il est sans surveillance.» D’après elle, ne pas céder sa place dans le bus n’est plus considéré comme une impolitesse. Idem en ce qui concerne les pieds sur la banquette. «C’est accepté. Et la société invente de nouvelles règles. Je suis toujours frappée par les rituels de salutations des ados d’aujourd’hui, qui se serrent la main, se tapent le poing, etc. Une autre forme de politesse.» La montée de l’individualisme lui paraît être la véritable source des problèmes actuels dans l’éducation.

L’étiquette, le suivi ou non des bonnes manières, ne lui paraissent pas être un frein à l’épanouissement de l’enfant. «Si à la maison on le laisse tenir ses couverts comme des outils de jardinage, cela n’a rien de grave. L’essentiel: qu’il sache que dans d’autres contextes, cela se passe autrement et qu’il soit capable de s’y adapter. Les enfants n’aiment pas être marginalisés.» Le respect, capital à ses yeux, va de pair avec la gratitude. «Etre poli avec une caissière, plutôt que de la traiter comme une serpillère, et recevoir en échange son sourire, cela fait partie d’un mode de vie. Par ailleurs, quand on a appris à son enfant à dire merci, non pas de manière automatique, mais ressentie, il sait se réjouir du geste des autres. Or la gratitude est une source de bonheur inépuisable.»

Leur version du savoir-vivre en quatre questions

1. Quelle est votre définition d’un enfant mal élevé?
2. Vous souvenez-vous d’une insolence, d’une impolitesse, d’une entorse à l’étiquette commise dans votre enfance?
3. La première bonne manière que vous avez enseignée à vos enfants, et/ou petits enfants...
4. Que considérez-vous comme le pire des manques de savoir-vivre actuellement?

Hélène Becquelin, auteur de bandes dessinées et créatrice du blog Angrymum.com

Hélène Becquelin, auteur de bandes dessinées et créatrice du blog Angrymum.com (photo: Pierre-Yves Massot / arkive.ch)
Hélène Becquelin, auteur de bandes dessinées et créatrice du blog Angrymum.com (photo: Pierre-Yves Massot / arkive.ch)

1.Un enfant dont les parents ne lui ont pas appris le minimum de savoir-vivre afin de pouvoir se faire supporter des autres.

2. Non, j’étais une petite souris discrète. Ma maman a toujours horreur de déranger, donc pas d’esclandres de ma part. J’ai changé un peu depuis. Mais le pli est resté. Je m’en suis aperçue quand j’ai élevé mes enfants. Et quand je vois le résultat, j’en suis assez fière! Merci maman!

3. Le respect! Des autres (pas de violence ni d’humiliation), de l’espace privé (ne pas envahir le lit du frère ou le bureau de la sœur), des règles établies et de l’autorité (quand c’est non, c’est non), des idées différentes des siennes (le début de la tolérance et du dialogue). Notre vie de famille et sociale en a été grandement simplifiée! Même si mon manque de tolérance par rapport à certains comportements m’a fait passer pour une despote domestique et aussi perdre des amies.

4. L’indifférence envers les autres: ceux qui prennent toute la place sur un trottoir quand ils rencontrent des connaissances, ceux qui laissent crier leurs enfants dans des cafés sans s’inquiéter du dérangement qu’ils causent aux autres, ceux qui restent assis dans un bus bondé en face d’une personne âgée debout. Encore une histoire de respect…

Angry Mum sur la Toile

Marc Bonnant, avocat

Marc Bonnant, avocat. (Photo: Jean Revillard/Rezo.ch)
Marc Bonnant, avocat. (Photo: Jean Revillard/Rezo.ch)

1. Celui qui prend la parole avant qu’on la lui donne et qui n’exprime que des banalités. Si l’on se mêle de parler, il convient d’aborder des choses profondes, ou originales, ou qui aient du style. Une conversation est un art, un scrupule de l’intelligence et de la sensibilité.

2. Lorsque j’avais 15 ans, ma mère a émis une opinion sur ma cravate. Ce à quoi j’ai répondu: «Je crois que votre position m’indiffère.» Elle m’a alors mis à la porte, et j’ai passé trois jours sous les ponts. C’était une autre époque. Je trouvais juste d’être puni de cette manière. Néanmoins, je persiste à croire que ma cravate était du meilleur goût.

3. A mes filles, à se tenir, c’est-à-dire à se contenir. Donner le meilleur de soi-même, et non pas le tout-venant. Quand mes petits-enfants commenceront à raisonner, je leur apprendrai à lire bien, à mépriser les bandes dessinées. La civilité passe aussi par une lecture intelligente.

4. Ne pas savoir peler une pêche. Si un jeune homme, qui ferait la cour à l’une de mes filles, prenait sa pêche à pleine main, je ne dirais rien à table, respectueux de son inculture. Mais j’expliquerais à ma fille en aparté qu’elle est sur le mauvais chemin. On ne peut pas exiger des êtres qu’ils aient des profondeurs ou qu’ils soient cultivés, mais qu’ils aient des manières, oui. Dans la famille, nous avons toujours eu une détestation baudelairienne du naturel. Car l’homme commence quand il se choisit.

Photographe: François Maret (illustration)