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6 mai 2016

Papa de jour: un rôle qui peine à s’imposer

On connaît les mamans de jour. On sait moins que certains hommes font aussi de l’accueil à domicile. S’ils sont de plus en plus nombreux en Suisse romande, ils restent minoritaires et victimes des préjugés.

Papa de jour depuis dix ans, Florent Broquet a toujours l’impression de devoir faire ses preuves.
Papa de jour depuis dix ans, Florent Broquet a toujours l’impression de devoir faire ses preuves.

Ils sont vingt-huit en Suisse romande. Vingt-huit hommes à s’occuper d’enfants à domicile. Ils ont réduit ou même arrêté leur activité professionnelle pour faire la popote, jouer et s’occuper des bambins des autres. Des papas de jour, en fait. Mais qu’on n’appelle plus ainsi, le terme consacré étant «accueillant(e) en milieu familial». Et ils ont suivi la formation obligatoire propre à chaque canton, pour être homologués et reconnus par leur association.

Vingt-huit messieurs pour quelque trois mille mamans de jour en Suisse romande, c’est sûr que le pourcentage reste faible. Presque insignifiant, fluctuant entre 0,1 % et 1,5 % suivant les cantons (voir le graphique et également encadré ci-contre).

Une réalité qui peine à changer, parce que les préjugés sont souvent tenaces et que derrière un homme au foyer, en charge de petits enfants, se faufile encore parfois la peur et le soupçon de la pédophilie.

«On reste dans la répartition traditionnelle des rôles, puisque 90 % des postes de la crèche à l’école enfantine sont surféminisés. Sans doute que notre société pense encore que la petite enfance doit être gérée par les femmes», observe Jean-Marie Le Goff, socio-­démographe à l’Université de Lausanne.

Difficile de sortir des stéréotypes de genre. D’ailleurs les hommes sont encore peu nombreux à baisser leur temps de travail à l’arrivée d’un premier enfant, ou doivent le négocier âprement auprès de leur employeur.

De même, toutes les enquêtes sur la famille le montrent: lorsqu’un enfant est en souffrance, on cherche le lien avec la mère qui travaille… «La question ne se pose jamais pour les pères», relève le socio-démographe.

«On a fait de la ségrégation à l’envers»

Mais les mentalités évoluent quand même. Lentement. La preuve par l’existence de ces vingt-huit papas de jour. Qui devaient sans doute se compter sur les doigts d’une seule main il y a vingt ans. Carole Stadelmann, directrice des crèches à domicile du Jura, arrive au même constat: «Quand on a reçu la première candidature masculine en 2005, on a mis les pieds au mur et fait de la ségrégation à l’envers. On pensait que cela susciterait des peurs chez les parents. Mais aujourd’hui, j’en ris! Désormais nous encourageons l’engagement des messieurs.

D’autant que les hommes ont quelque chose de différent à apporter, une approche parfois plus cartésienne et moins émotionnelle.»

Reste à vaincre les derniers préjugés. Les enfants, eux, y sont déjà arrivés: entre un papa ou une maman de jour, ils ne voient aucune différence!

Frédérick Métairon, 44 ans, Promasens (FR)

«Les mères célibataires m’ont fait confiance»

Cuisinier de métier, Frédérick Métairon concocte des plats équilibrés et variés aux enfants qu’il accueille.
Cuisinier de métier, Frédérick Métairon concocte des plats équilibrés et variés aux enfants qu’il accueille.

«Chez Fred». C’est comme ça que Frédérick Métairon, 44 ans, est connu dans tout le village de Promasens (FR). Normal puisque, depuis 2003, il accueille les écoliers chez lui à midi et après les cours. Une activité qu’il a entamée avec philosophie et bonne humeur. Même si, au début, affilié à l’association et formé dans les règles de l’art, on ne lui envoyait aucun enfant. «Dans ce milieu encore rural, les gens pensaient qu’un homme sans emploi est un fainéant. Et puis, ce sont surtout les papas qui refusaient.»

Mais Fred n’est pas du genre à se laisser décourager: il s’est donné six mois pour s’imposer, plaçant même des annonces à l’école. «Ce sont d’abord les mères célibataires qui m’ont fait confiance. Sans doute parce qu’elles recherchaient une autorité masculine pour compenser l’absence du père auprès de leur enfant.»

Mais aussi parce que Frédérick Métairon a un atout sous sa toque, qui a su rassurer les mamans: il n’a aucune peine à mitonner des plats équilibrés pour les bambins puisqu’il est cuisinier de métier! Tendrons de veau, lieu noir poêlé au curry, «pour changer des sticks de poisson», mais aussi des repas ludiques comme les fajitas ou les hamburgers maison où chacun choisit ses ingrédients.

«Je ne fais qu’un plat pour tous, en tenant compte des allergies. Et je demande qu’ils goûtent de tout, comme je l’ai fait avec mes trois filles.»

Et ça marche, puisque la table de Fred ne désemplit pas: «Je suis complet avec parfois huit enfants à manger. Ça se remplit à mesure et j’ai déjà des réservations pour la rentrée 2016.» Sûr que les préjugés ont vite été effacés…

Trampoline dans le jardin, jeux de société, balade avec Aston, le jovial labrador, les distractions ne manquent pas. Et quand les enfants débarquent à 16 heures pour le goûter, ce sont des pommes au four qui les attendent avec leur joyeux fumet. «Qu’est-ce que tu nous as préparé?», lance Jade avec curiosité. «Des tomates blanches», répond Fred, toujours prompt à la plaisanterie. Sûr qu’il aime les gamins puisque il est aussi coach de l’équipe junior de pétanque!

Après le goûter, place aux devoirs pour ceux qui en ont. Fred supervise au besoin, à la demande des parents. «Les enfants, ça change tous les jours. Ce n’est pas de la routine. C’est une activité mal payée, mais j’ai l’avantage de pouvoir rester à la maison. Je n’ai jamais regretté ce choix!» Frédérick Métairon pensait cesser cette activité quand ses filles quitteraient le primaire. Son aînée a 19 ans et… il se dit prêt à continuer «tant que c’est complet.» Ce qui ne va pas déplaire aux enfants. Quand on leur demande ce qu’ils aiment ici, ils répondent en chœur: «Un peu trop tout!»

Christian Jacot, 39 ans, à Vétroz (VS)

«J’admire désormais les mamans à la maison»

Christian Jacot apprécie d’avoir une activité qui lui permet de voir grandir ses deux enfants Isaline et Nathanaël.
Christian Jacot apprécie d’avoir une activité qui lui permet de voir grandir ses deux enfants Isaline et Nathanaël.

Etre à la fois agent de sécurité et papa de jour, voilà une combinaison qui peut surprendre. Et pourtant, c’est bien le cas de Christian Jacot, 39 ans, à Vétroz (VS). Une carrure de rugbyman et un visage tout en rondeur, qui lui permettent de tenir les deux rôles en alternance.

Sa vie prend une nouvelle tournure en 2012, quand sa femme décide de travailler à plein temps et lui propose de rester à la maison. «J’avais un emploi dans les transports de fonds, 700 km par jour, réveil à 3 heures tous les matins. Et j’avais envie de lever le pied. C’est apparu comme une évidence.» Christian Jacot envoie sa lettre de démission et se consacre alors entièrement à leurs deux enfants, Nathanaël et Isaline, 8 et 6 ans aujourd’hui.

En 2013, «pour arrondir les fins de mois», il décide de devenir accueillant en milieu familial. Il suit la formation requise, un cours notamment sur les premiers soins, et la gestion des conflits, pour être agréé. Et, très vite, s’occupe d’une fratrie, puis d’une autre. Aujourd’hui, ce sont sept enfants, entre 6 et 12 ans, qui défilent chez lui à tour de rôle, essentiellement pour le repas de midi.

Dès 11 heures, je prépare le dîner. Je me donne de la peine pour faire un repas qu’ils aiment, même si c’est un peu répétitif.»

Avec le temps, Christian Jacot est passé maître dans les dadas des enfants: spaghetti bolo, carbonara, lasagnes, souvent faits maison, mais sans herbettes aromatiques! «Quand ils voient quelque chose de vert, certains ne touchent plus leur assiette. Et après, tout le monde fait pareil», rigole le papa de jour.

Un rôle qui suscite des questions?

Certaines personnes trouvent ça bizarre. D’autres parents pensent que j’ai plus d’autorité qu’une femme ou m’admirent d’accueillir autant d’enfants.»

Sûr que cette activité n’a rien d’une sinécure! «Non, c’est toute une organisation! J’admire désormais les mamans qui s’occupent à plein temps des enfants. Il y a toujours à faire, ranger, s’occuper des petits, les amener à l’école. Le soir, je suis éreinté, psychologiquement.» Raison pour laquelle il a toujours voulu garder quelques activités extérieures – commissaire de courses de rallye, entraînement de foot, coup de main aux forains – «pour garder une vie sociale et un contact avec le marché du travail».

Dans quelque temps, il n’exclut pas de retrouver un poste fixe à plein temps. D’ailleurs, il a déjà repris quelques mandats d’agent de sécurité, sa femme ayant baissé son temps de travail pour une meilleure répartition au foyer.

Mon fils me demande parfois quand je retourne travailler.

Il aimerait mieux que ce soit sa maman qui reste à la maison.» Les vieilles idées sont encore bien ancrées… «Mais au moins, j’aurai vu grandir mes enfants!»

© Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Rod