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22 juin 2015

Par amour de la musique classique

Mischa Damev, intendant des Migros-Pour-cent-culturel- Classics, a concocté une saison 2015/2016 prometteuse riche en grands noms et belles découvertes.

orchestre philarmonique de rotterdam
L’Orchestre philarmonique de Rotterdam (photo: Hans van der Woerd).

Mischa Damev, vous avez présenté il y a quelques jours le programme de la saison 2015/2016 des concerts de musique classique que vous organisez. Quand avez-vous commencé les démarches?

Mischa Damev, pianiste et chef d’orchestre de formation, intendant des Migros-Pour-cent-culturel-Classics depuis 2007.
Mischa Damev, pianiste et chef d’orchestre de formation, intendant des Migros-Pour-cent-culturel-Classics depuis 2007.

De manière générale, nous travaillons toujours avec deux ans d’avance. Ainsi, actuellement, je prépare la saison 2017-2018. Comme nous n’achetons jamais de concerts clefs en main, il faut s’y prendre suffisamment tôt. Ainsi, nous avons le temps de discuter avec les orchestres des choix des œuvres et des solistes que nous souhaitons présenter.

Les discussions doivent être parfois fastidieuses...

Non, généralement, les orchestres sont ouverts à mes idées musicales et comprennent notre volonté de présenter des artistes suisses lors de leur tournée. Par ailleurs, nos séries jouissent dans le monde entier d’une excellente réputation. Hôtels, déplacements, médecins en cas de pépins: tout est organisé par nos soins. Notre but est de rendre la vie la plus agréable possible aux musiciens afin qu’ils puissent donner le meilleur d’eux-mêmes sur scène. Les orchestres aiment donc travailler avec nous.

La Suisse est un petit pays jouissant d’une grande offre culturelle. N’entrez-vous pas en concurrence avec d’autres festivals de musique classique?

Oui, la concurrence peut être vive, et certaines phalanges signent des exclusivités avec telle ou telle salle. Mais j’explique toujours à mes confrères que les Migros-Pour-cent-culturel-Classics sont complémentaires de l’offre existante. Nous touchons tous les âges et toutes les couches sociales puisque nous proposons les artistes de classe mondiale à des prix Migros.

Hélène Grimaud, Renaud Capuçon, les sœurs Labèque: une fois encore, vous avez engagé un grand nombre de stars. Peut-on s’en passer pour remplir une salle?

Vous savez, nous faisons venir ces têtes d’affiche, car nous savons qu’elles apporteront une interprétation unique. Derrière un nom connu, il y a toujours la qualité. Et c’est ce que nous recherchons en premier.

Cela permet aussi de jouer la carte de la facilité...

Mais nous n’hésitons pas à prendre des risques. Nous allons proposer un concert à Zurich avec l’orchestre de Macao que personne ne connaît en Suisse. D’une manière générale, il faut trouver un juste mélange entre stars et découverte. Comme en cuisine, c’est l’équilibre entre tous les ingrédients qui donne toute la saveur à un plat.

Pour la première fois, vous allez faire une incursion dans la musique du monde en présentant un percussionniste indien… Pourquoi ce choix?

En Inde, la musique classique est toujours plus appréciée, et je souhaitais que le public suisse puisse aussi vivre cette émergence spectaculaire. Nous avons donc invité l’Orchestre symphonique d’Inde, la seule formation professionnelle du pays. Pour le programme, nous souhaitions aussi montrer le meilleur de la musique traditionnelle indienne. Notre choix s’est naturellement tourné vers le joueur de tabla Zakir Hussain (en anglais). Ce musicien d’un génie extraordinaire fait figure de dieu vivant en Inde, comme l’était Ravi Shankar de son vivant.

Est-ce aussi une manière d’attirer un public plus jeune?

Non, mon but premier est d’ouvrir une fenêtre sur ce qui se passe dans le monde et attiser la curiosité des mélomanes suisses. L’orchestre symphonique d’Inde ne joue pas comme la Philharmonie de Berlin. Les cultures sont différentes, les interprétations aussi. Et il faut le montrer.

Jusqu’à présent, les Migros-Pour-cent-culturel-Classics présentaient toujours un soliste suisse par concert. Pas cette année. Avez-vous épuisé le vivier?

En fait, il s’agit d’un choix musical. Cette année, nous donnerons plus de place aux compositeurs contemporains suisses. Nous avons une obligation morale, comme tous les organisateurs de concerts dans le monde d’ailleurs, d’élargir le répertoire actuel, surtout dans le domaine de la musique symphonique qui est actuellement un peu le parent pauvre de la création.

En engageant des jeunes solistes suisses, vous preniez aussi un grand risque...

Mais le risque est la plus belle chose qui soit en musique. C’est la base de toute interprétation. Il faut oser si l’on souhaite toucher le public. De plus, le Pour-cent culturel Migros se doit de soutenir les artistes suisses en leur donnant une plateforme, une scène, car l’expérience ne s’achète pas.

Vous êtes pianiste et chef d’orchestre de formation et baignez dans le classique depuis l’âge de 3 ans. N’êtes-vous jamais blasé?

Au contraire. Avec l’âge, mes émotions sont toujours plus vives et j’avoue avoir très souvent les larmes aux yeux en écoutant telle ou telle œuvre. Je redécouvre aussi sans cesse des détails d’une pièce que je pensais connaître par cœur. Les meilleurs solistes du monde que je côtoie ressentent d’ailleurs la même chose. Cela me fait dire que la musique est le langage de l’âme.

C’est ce que vous aimeriez transmettre au public?

Oui, j’ai vraiment envie de lui transmettre l’amour que je porte à cette musique, car elle nous le rend toujours. Plus on va vers elle, plus elle nous ouvre ses bras. Pour moi, c’est comme une histoire d’amour qui ne déçoit jamais.

Et qu’aimeriez-vous dire à une personne qui n’a jamais osé franchir la porte d’une salle de concert?

En musique classique aujourd’hui, on présente le meilleur de ce qui a été composé durant cinq cents ans. Cette sélection qui a su traverser les âges est assurément constituée des chefs-d’œuvre comme peut l’être un grand tableau ou une sculpture. La musique fait partie du patrimoine de l’humanité. Qu’on en soit conscient ou non, c’est la base culturelle de notre société. Alors au jeune qui hésite à aller à un concert de classique, j’ai envie de lui dire: «Ose, ouvre grand les oreilles. Ça risque bien de te plaire, et donc de t’enrichir.»

Texte © Migros Magazine – Pierre Wuthrich