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15 juin 2014

Parc national suisse: la beauté au naturel

Plus ancienne réserve naturelle d’Europe centrale, le Parc national suisse fête cet été ses cent ans. L’occasion de s’aventurer dans ces lieux où faune et flore n’ont pas perdu de temps pour reprendre tous leurs droits.

Le magnifique val Cluozza est la plus ancienne partie protégée du Parc national suisse.
Le magnifique val Cluozza est la plus ancienne partie protégée du Parc national suisse.

C’est une histoire vieille d’un siècle. Celle de scientifiques helvétiques qui rêvaient de créer une réserve 100% naturelle en plein cœur des Alpes suisses. Si on les considère comme des pionniers aujourd’hui et qu’on honore leur engagement, à l’époque on les prenait plutôt pour des fous. «Mais pourquoi donc nous payerait-on pour ne plus toucher à nos terres?» s’interrogeaient les paysans de Basse-Engadine (GR). Difficile à croire autrefois que le Parc national suisse, vaste territoire exempt de toute intervention humaine, représenterait une source d’informations de première importance pour les chercheurs en sciences naturelles.

Pour marquer ce double jubilé, différents événements sont organisés tout au long de l’année. On compte parmi eux cette exposition au Centre du Parc national à Zernez qui rappelle les tumultueux débuts de la réserve et la grande fête populaire qu’accueillera le village grison le 1er août, cent ans jour pour jour après l’inauguration officielle du parc.

Hans Lozza, responsable de la communication du Parc national.
Hans Lozza, responsable de la communication du Parc national.

Mais rien ne vaudra jamais une randonnée au beau milieu de la réserve pour se convaincre de son utilité. A la gare de Zernez, nous retrouvons Hans Lozza, responsable de la communication du Parc national. Il a choisi d’effectuer en notre compagnie l’itinéraire le plus emblématique de la longue histoire de la réserve: «Le val Cluozza est la plus ancienne partie à avoir été protégée, indique le Grison, diplômé en géologie et géographie. C’était en 1909, cinq ans avant la création officielle du Parc national. La commune de Zernez et la Commission suisse pour la protection de la nature (ndlr: nommée aujourd’hui Pro Natura) ont à l’époque signé un premier contrat d’une durée de vingt-cinq ans.»

Une intervention humaine réduite au minimum

Assez parlé, il est temps de se mettre en route. Le val Cluozza n’est situé qu’à quelques minutes de marche du village. Après une première montée sur un chemin forestier, un panneau en bois indique l’entrée dans le Parc national. «Ici la nature est à 100% autonome, explique Hans Lozza. Nous n’intervenons jamais, si ce n’est pour maintenir les sentiers praticables de la mi-juin à fin octobre.»

Car le Parc national s’inscrit dans la catégorie «1 a». Ce qui, selon des labels internationaux, signifie qu’il est soumis au plus haut degré de protection. Il est d’ailleurs une des seules réserves naturelles au monde de ce standard qui reste accessible au public. Ce qui explique les règles très strictes que ses huit gardiens se bornent à faire respecter: interdiction de quitter le sentier, rouler à vélo, promener un chien (y compris en laisse), faire du feu, camper, se baigner, cueillir des plantes et même... de parler trop fort.

La réserve grisonne abrite une flore et une faune très riche.
La réserve grisonne abrite une flore et une faune très riche.
Emblème du Parc national, le casse-noix moucheté se nourrit de graines d’arolle.
Emblème du Parc national, le casse-noix moucheté se nourrit de graines d’arolle.

Dès les premiers pas sur le territoire de la réserve, un joli point de vue permet d’embrasser d’un seul regard tout le val Cluozza. Et quelle vue! Au fond de l’étroite cluse, une eau cristalline s’écoule en frappant à grands fracas la roche grise. Les deux flancs du cours d’eau sont eux tapissés de forêts de mélèzes, de pins et d’arolles jusque vers 2300 mètres d’altitude. Plus haut, c’est au tour des vastes plans d’herbes et de rochers de prendre le relais. Malgré ce paysage «digne du Grand Nord canadien», les yeux sont très vite attirés vers le fond de la vallée. C’est là que se dresse fièrement le «Piz dal Diavel» ainsi que l’a baptisé l’un des fondateurs du parc. Autrement dit le «Pic du Diable», qui impressionne par sa verticalité quasi parfaite.

La balade offre de nombreux points de vue magnifiques.
La balade offre de nombreux points de vue magnifiques.

Le paysage se laisserait contempler pendant des heures... mais la route est encore longue. Le sentier continue son ascension jusque vers 2100 mètres. Seule possibilité pour continuer plus loin le long du val Cluozza, certains de ses tronçons étant très étroits et victimes de fréquents éboulements. Si la montée peut paraître fastidieuse pour les mollets les moins entraînés et au plus chaud de l’été, les nombreux points de vue qu’elle offre valent bien ces quelques gouttes de sueur supplémentaires.

Sans compter que le sentier, accolé au versant ouest de la vallée, est aussi un très bon poste d’observation de la faune. Grand habitué des lieux, notre guide ne tarde pas à repérer, armé de ses jumelles et de sa longue-vue, un petit troupeau de chamois sur le versant opposé. Quelques minutes plus tard, c’est juste en dessus de nous, à une distance d’environ 600 mètres, qu’un second groupe se laisse surprendre. Cinq chevreaux âgés de 2 à 3 semaines au maximum s’amusent à glisser sur une plaque de neige. «Les troupeaux sont organisés comme des classes d’école, s’amuse Hans Lozza. Une seule maman prend en charge la surveillance des bébés du groupe entier!»

On l’aura compris, dans cet écrin de nature strictement préservée, les seuls maîtres des lieux sont les animaux. L’itinéraire choisi aujourd’hui permet d’ailleurs, avec un peu de chance, d’observer des cerfs, bouquetins, marmottes, vipères péliades ou encore des oiseaux géants tels le gypaète barbu (2,8 m d’envergure!) ou l’aigle royal. Et les ours alors? «Les chances sont très minces. Un seul spécimen parcourt régulièrement le territoire du Parc national», indique notre guide qui, une unique fois, est parvenu à observer de loin le plantigrade.

Sur la dernière partie de la balade, le chemin redescend, jusqu’à arriver au bord de la rivière. Un petit pont de bois a été aménagé pour traverser le cours d’eau, encore encombré des débris de bois charriés par les grosses avalanches de 1999.

Encore 80 mètres de dénivelé de l’autre côté du versant et nous rejoignons le but final de notre périple: la cabane Cluozza, unique refuge de montagne situé sur le périmètre du parc. «Quelque 4000 personnes dorment ici chaque été, indique Hans Lozza. Poursuivant le lendemain leur randonnée sur l’un des autres itinéraires possibles.» Pour nous en revanche, l’heure est déjà venue de rebrousser chemin. Dommage… on se serait bien aventurés un peu plus loin!

© Migros Magazine - Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Gaëtan Bally