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18 novembre 2015

Paris, New York, et les murs qui tombent

Le sang n’avait pas séché à Paris que, déjà, New York se mobilisait, le monde se mobilisait. Des rassemblements, des bougies, des prières. Des mausolées bleu-blanc-rouge. A peu près impuissant au milieu de l’horreur, j’y ai vu, de mon côté, une obligation de m’interroger sur la notion de frontière.

Des milliers de personnes rassemblées à New York
Des milliers de personnes se sont rassemblées à New York pour une commémoration fraternelle en mémoire des victimes parisiennes.

Je n’ai jamais été à l’aise avec elle. La limite, la démarcation, la borne comme dans «borné» et autres «Papiers, s’il vous plaît!»: cela m’oppresse et me chagrine. Et puis, finalement, qu’est-ce que l’expatriation sinon un grand saut, à pieds joints, dans un élan de liberté, par-dessus la frontière?

Ma peur du terrorisme, la vôtre sans doute, a commencé ici, au pied des tours jumelles il y a très exactement quatorze ans. On ne le savait pas, alors, mais dans leur chute, les Twin Towers faisaient tomber une frontière.

Un accordéoniste jouant à Washington Square Park
Washington Square Park, samedi 14 novembre 2015, peu avant 14 heures: un accordéoniste entame «Sous le ciel de Paris»

Le terrorisme n’était soudain plus l’apanage des services de renseignement ou des conseillers en politique intérieure. Il n’était plus l’affaire d’agents sous couverture et de militaires. Il était notre affaire. Nous nous découvrions vulnérables, ensemble. C’est, à mon avis, ce qui rend aujourd’hui New York si fraternelle avec Paris. C’est ce qui me rend, moi, si fraternel avec les Parisiens.

La veille, un attentat de l’EI à Beyrouth a fait 43 morts. Alors question (à moi-même): pourquoi n’es-tu pas allé, jeudi, défiler à Washington Square avec tes gosses en brandissant une branche de cèdre? Réponse: parce que, sans doute et hélas, toutes les frontières ne sont pas encore tombées.

La technologie, aussi, abolit les frontières. Sur YouTube, depuis son salon de Brooklyn, Porrentruy ou Calais, on peut voir les images échappées du téléphone mobile d’Abdelhamid Abaaoud, vraisemblable commanditaire des attentats de Paris de novembre 2015, en camp d’entraînement djihadiste en Syrie, traînant des cadavres derrière sa camionnette, repu et bienheureux.

Et puisque le fil de l’info nous pêche partout et en tous temps, voici qu’en désignant l’épicentre des attaques de ce vendredi 13 - Molenbeek, Bruxelles - l’on réaffirme l’existence embarrassante d’une frontière entre la banlieue et le reste du monde, entre les zones de non-droit et la démocratie, entre les ghettos et l’idée d’humanité. Il faudra bien, un jour, la faire tomber, celle-là.

Je ne fais pas l’éloge d’un monde sans aucune frontière. Ceux qui veulent reconstruire des murs, tisser des barbelés, entre les USA et le Mexique, entre l’Europe et le Moyen Orient, autour de la Suisse, abolir Schengen, à ces experts en maçonnerie ethnique et en tricot social, je leur recommande d’autres chantiers.

Pourquoi pas un rideau d’acier entre les musulmans et les intégristes salafistes pour bien les distinguer? Pourquoi pas une façade en béton armé entre les pieux, les engagés, les croyants, et… les kamikazes? Entre les sains d’esprit et les cinglés. Entre les hommes et les faux-martyrs.

Imposer des barrières, très bien. Mais en commençant par soi-même, pour citer l'ancien juge antiterroriste au Tribunal de grande instance de Paris Marc Trevidic parce que je ne saurais pas mieux dire: «Prétendre lutter contre l’islam radical tout en serrant la main du roi d’Arabie saoudite (ndlr, suite notamment à un récent accord commercial à 10 milliards d’euros), c’est comme lutter contre le nazisme et inviter Hitler à sa table.»

Message à Hollande et Obama, frères d’armes donc, et en charge des desserts.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez