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9 janvier 2012

"J'ai lutté des années contre ma vocation"

Charles Morerod, le nouvel évêque du diocèse de Fribourg, Vaud, Genève et Neuchâtel, a pris ses fonctions il y a un mois. Il dévoile ses grands chantiers, sa vision de l’Eglise et du célibat des prêtres.

L'évêque Charles Morerod
Avant d'être nommé évêque, Charles Morerod était recteur de l'Université pontificale Saint -Thomas d'Aquin à Rome.

Comment s’est déroulé votre premier mois en tant qu’évêque?

Je ne me suis pas ennuyé! (rires). J’ai pu cerner pas mal de choses, et ça correspond en partie à ce que j’attendais. J’ai rapidement fait le tour du diocèse. Il le fallait, sinon le dernier canton visité aurait pu se vexer.

Est-ce que ce sera plus facile d’être évêque à Fribourg, catholique et croyant, que dans les autres cantons?

Il faudra du temps pour le dire. Se retrouver dans une minorité culturelle, comme à Genève, peut aussi pousser les gens à mieux savoir pourquoi on est croyant. A Fribourg, parmi la vieille génération, l’Eglise a paru aussi comme un poids, ça peut avoir un effet négatif.

Qu’est-ce qu’un dominicain apporte de plus, ou de particulier, dans cette fonction?

Les dominicains vivent en communauté. On favorise le développement de la personnalité de chacun.

Et alors, quelle est votre personnalité?

J’ai été enseignant une bonne partie de ma vie. Une majorité de mes étudiants étaient des Anglo-Saxons. Ils réagissent pendant les cours, me demandent de me justifier immédiatement. Ça m’a habitué à répondre tout de suite. C’est une bonne préparation à la tâche d’évêque.

Mais on a plutôt l’impression qu’un évêque a parole d’Evangile, on n’ose pas l’interrompre…

Beaucoup de gens osent… en posant leurs questions poliment. Mais tout de même, je fais face à toute une série d’interpellations, notamment sur internet.

Vous avez un rôle polarisant?

Oui. J’ai déjà remarqué que tout ce que je dis sera retenu contre moi par certains. Un évêque se prête à ça, car ça touche à la dimension intérieure. Beaucoup de monde a eu une expérience positive ou négative face à l’Eglise. On sera toujours confronté à une part d’hostilité. Je ne m’y arrête pas.

Charles Morerod a été ordonné évêque le 11 décembre 2011 à la cathédrale de Fribourg.
Charles Morerod a été ordonné évêque le 11 décembre 2011 à la cathédrale de Fribourg.

Cela fait-il partie de votre vœu d’obéissance?

Premièrement, le vœu d’obéissance implique aussi l’obéissance au pape. Donc quand on m’a dit qu’il m’avait nommé, j’avais déjà accepté. J’aurais pu invoquer un problème, mais il n’y en avait pas. Je lui ai répondu littéralement: «Je crois que je suis en bonne santé, et il n’y a pas de scandale dans mon placard. Par conséquent, je n’ai pas de raison de refuser.» Et de fait, c’est le sens de la question qu’on m’avait posée. Je n’aurais pas simplement pu dire: «Je n’ai pas envie.»

Quelle est votre solution miracle pour stopper l’hémorragie de fidèles dans les églises?

La solution miracle, sûrement pas. Au cours des derniers mois, j’ai visité quatre séminaires aux Etats-Unis, dont l’un a ouvert il y a moins de dix ans et compte plus de 150 séminaristes! On y est heureux d’être croyant, on ne remet pas en cause ce que signifie être prêtre. Il y a une vitalité, aussi dans les congrégations religieuses, quand elles sont portées par une forte conviction. C’est ce que j’aimerais apporter.

Est-ce que former des prêtres aiderait à pallier le manque de paroissiens?

Les deux sont liés. Car c’est dans les communautés vivantes que l’on suscite les vocations. S’il y a des prêtres, les communautés sont vivantes.

J'ai lutté des années contre ma vocation.

Et est-on un vrai croyant si l’on ne fréquente pas les offices?

Le christianisme a une vocation communautaire. Si on vit sa foi seul, on se prive soi-même. Il y a certes une dimension personnelle, mais elle ne devrait pas être unique.

Pensez-vous que l’impôt ecclésiastique, dans les cantons où il est prélevé, peut retenir les gens?

C’est possible, mais les gens peuvent ne pas les payer en sortant de l’Eglise. L’impression que l’Eglise est riche est fausse.

Il y a quand même une pression de la part des paroisses.

Oui, mais d’un autre côté, on leur demande des services. Un prêtre a calculé qu’il passait trois mois par année à visiter des personnes en deuil ou souffrantes. Si ce n’est plus lui qui le fait, que va-t-il se passer avec ces personnes? Je pense aux services rendus par le passé par les congrégations féminines, dans l’enseignement ou dans les hôpitaux. De fait, ça coûtait quelque chose, à présent, c’est l’Etat qui s’en charge et ça coûte aussi. De ce point de vue, les impôts ordinaires devraient couvrir ces frais.

L'évêque Charles Morerod.
L'évêque Charles Morerod.

Que penser des cours bibliques comme Alphalive qui, hors Eglises, enseignent la Bible et la religion aux adultes?

Je ne connais pas Alphalive, mais l’idée générale est bonne. Beaucoup de gens ne connaissent plus grand-chose au christianisme et en font des caricatures. Certains adultes cherchent à le découvrir. Probablement que c’est nécessaire, ça surgit indépendamment de l’organisation du diocèse ou des paroisses.

De l’autre côté, on supprime le catéchisme à l’école.

Cela dépend des endroits. Je ne sais pas s’il est suffisant. Il donne une information. Mais si c’est détaché complètement de la vie des étudiants, ça ne suffit pas. Ce n’est pas étonnant qu’ensuite, les adultes aillent chercher leurs réponses dans les cours Alphalive.

Si le catéchisme à l’école est supprimé, allez-vous, en tant qu’évêque, vous battre contre cette décision?

Pour qu’il subsiste d’une manière ou d’une autre, oui. Qu’au moins ceux qui ne l’ont plus à l’école puissent l’avoir ailleurs. Sur les quatre cantons dont je suis évêque, il n’est enseigné dans le cadre scolaire qu’à Fribourg. Si on l’enseigne avec d’autres religions, c’est assez positif. Mais il ne faut juste pas que, par réaction, on oublie le christianisme. Dans notre société, il est fondamental. On s’aperçoit en France que les enfants ne reconnaissent plus une statue de Marie, c’est un défaut culturel.

Quelle est votre vision de l’Eglise catholique actuelle? Est-elle en bon chemin?

Cela dépend si on la prend à l’échelle suisse ou mondiale. L’impression qu’on a de l’Eglise en Europe occidentale ne correspond pas à celle du reste du monde. La fréquentation des séminaires augmente dans certains pays. Si l’on voulait proposer des solutions pour l’Eglise universelle, ça n’irait pas.

Le célibat est un don. Evidemment, c'est difficile.

Dans la société, on parle d’ordination des femmes, du célibat des prêtres…

Ah bon? A moi, on n’en parle jamais (rires)! On m’en parle tout le temps.

… mais j’imagine qu’à l’interne, l’Eglise catholique a d’autres points litigieux?

Oui. Vous savez, j’ai commencé à fréquenter le clergé il y a trente ans. Il y avait beaucoup plus de disputes. Il y a des tensions internes mais beaucoup de monde souhaite travailler ensemble. Maintenant, c’est calme... en tout cas en Suisse. On a d’autres problèmes: ici, les gens pensent connaître le christianisme et en être fatigués. Il y a un phénomène de rejet actif. Essayons de faire en sorte que les gens qui nous rejettent le fassent en connaissance de cause.

L’Eglise devrait se remettre en question s’il y a un phénomène de rejet, non?

On l’a déjà pas mal fait, et on va continuer. Tout de même, Jean Paul II a demandé pardon pour des fautes, c’est nouveau! Benoît XVI aussi d’ailleurs. Il y a une part de remise en question pour être plus fidèle à l’Evangile, mais il ne s’agit pas de changer ce que nous sommes, ni d’abandonner la foi.

Donc le célibat des prêtres ne peut pas être remis en question?

La question a été posée depuis des siècles, elle n’est pas nouvelle. Le célibat est un don. Evidemment, c’est difficile.

Vous-même n’avez jamais remis en question votre vocation?

Ma vocation m’a tellement étonné, j’ai lutté contre pendant des années. Le célibat n’est pas la chose la plus facile qui existe. Mais même dans la difficulté, je savais que c’était ce que Dieu me demandait.

Il devait y avoir d’autres aspects qui vous retenaient?

La vocation n’est pas toujours perçue de manière très positive. J’avais peur d’être ridicule. Même ceux qui ne partageaient pas ma foi n’ont pas trouvé ça bizarre. C’était moins difficile que ce que je pensais. Au début, mes parents ont eu de la peine à accepter. Ils avaient peur que je sois malheureux.

Jean Paul II faisait du ski, quelle est votre passion à vous?

Le ski aussi. J’irai à Leysin début février pour le concours de ski du clergé.

Auteur: Mélanie Haab

Photographe: Daniel Rihs