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19 septembre 2016

Collecte de données sur internet: où s’arrêtera-t-on?

Dans un monde toujours plus connecté, les informations concernant notre vie privée circulent sur la Toile à la vitesse grand V. Un déballage que nous contrôlons peu ou mal, et qui risque de s’accroître avec le développement de l’internet des objets.

L’internet est de plus en plus intrusif et, parfois, la collecte des données privées des utilisateurs se fait à leur insu.

Soucieux, le nouveau préposé fédéral à la protection des données! Dans une interview récemment accordée au Temps, Adrian Lobsiger met en garde la population suisse contre les smartphones, grands consommateurs d’informations sur notre vie privée.

A l’heure où Pokémon Go piste nos déplacements, où Facebook nous propose des publicités ciblées, où nous abreuvons allégrement la Toile via les applications de santé, de renseignements intimes sur notre poids, nos habitudes sportives et le nombre de calories ingérées, nous pouvons aisément comprendre son inquiétude.

C’est un fait: notre monde est de plus en plus connecté et ressemble chaque jour davantage aux univers imaginés il y a plusieurs dizaines d’années par George Orwell et Aldous Huxley dans leurs romans visionnaires 1984 et Le meilleur des mondes . Et si c’est plutôt du côté des Etats-Unis et de leur National Security Agency (NSA) qu’il faut chercher un parent de Big Brother, notre pays n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de récolter des données. Avec l’introduction en août 2015 de leur Swisspass, les CFF n’ont-ils pas sauvegardé des informations sur les déplacements de leurs usagers, pour finalement abandonner il y a peu cette pratique, à la demande d’Adrian Lobsiger?

Mais pour ce dernier, l’une des principales préoccupations demeure le développement toujours plus poussé de l’internet des objets, capables de collecter et d’échanger entre eux des données sur nos habitudes et notre vie privée. Sans que nous en soyons forcément conscients...

«Nous avons encore du mal à comprendre ce nouvel univers dématérialisé»

Stéphane Koch, spécialiste en stratégie et sécurité digitales à Genève.

De Facebook à Pokémon Go, en passant par les applications de santé, nous alimentons toujours davantage le monde numérique de données sur notre vie privée. De quoi s’inquiéter?

Dans une certaine mesure, oui, puisque compilées, ces informations permettent la création d’un profil unique de l’utilisateur, à qui l’on va ainsi proposer des publicités ciblées. On peut également prédire son comportement et donc influencer ses décisions. Par ailleurs, on ne sait pas encore de quoi l’avenir sera fait: les algorithmes d’analyse des données seront certainement plus précis et leur utilisation plus intrusive. La technologie progresse à grands pas, notamment dans le domaine des objets connectés: or, leur but, à terme, sera d’échanger des informations entre eux. La télévision par internet renseigne déjà aujourd’hui les fournisseurs sur le comportement des utilisateurs.

Le partage des données se fait parfois à l’insu de ces derniers. Les géants du numérique devraient-ils faire preuve de davantage de transparence?

Certainement, mais c’est de bonne guerre. N’oublions pas qu’une entreprise comme Facebook est cotée en bourse: son but, c’est de réaliser du bénéfice et de faire vivre ses 14 000 employés. Si on souhaite qu’une application reste gratuite, il faut bien accepter qu’elle exploite les données à des fins publicitaires. Et puis, on observe que les utilisateurs ne sont pas forcément demandeurs de transparence: quand Facebook a proposé à ses inscrits de voter pour changer les paramètres de protection de la sphère privée, seuls 2% ont participé.

Doit-on alors déplorer une certaine naïveté de la part des utilisateurs?

Oui et non. Il est vrai que nous avons parfois un comportement de fraudeur face aux applications et aux réseaux sociaux. En nous inscrivant, nous acceptons un contrat stipulant la manière dont nos données vont être utilisées, puis nous refusons de jouer le jeu. C’est aussi à nous de faire la part des choses, de nous renseigner. Mais nous souffrons parfois du syndrome du mode d’emploi: nous rechignons à lire les instructions ou les termes précis des contrats, et préférons les environnements plus intuitifs, d’où le succès du bouton unique des Iphones.

Nous ne devons donc nous en prendre qu’à nous-mêmes...

Je n’irai pas jusque-là. Nous avons encore du mal à comprendre ce nouvel univers dématérialisé. Les technologies évoluent plus rapidement que nos connaissances en la matière. Or, comment prendre une décision éclairée concernant le partage de nos données si nous n’en saisissons pas toutes les implications et que nous peinons à voir les interactions entre les mondes virtuel et réel? Le vrai problème, c’est que l’éducation à ces nouvelles technologies est inexistante, alors que la sphère professionnelle, et même l’Etat, sont demandeurs. Aujourd’hui, nous sommes fortement encouragés à remplir notre déclaration d’impôt en ligne. C’est donc aux politiques de prendre le problème en main.

Et de notre côté, comment nous prémunir contre la surexploitation de nos données?

Il s’agit avant tout de faire preuve de bon sens. De vérifier quels sont les types d’accès requis par les applications que l’on installe sur nos mobiles: si une application lampe de poche demande d’accéder à notre carnet d’adresses, il y a un problème. Par ailleurs, utiliser les moteurs de recherche, avec par exemple cette requête «gérer les permissions des applications», peut fournir des conseils utiles. On peut aussi apprendre à mieux paramétrer son navigateur internet, diminuer son empreinte numérique en optant pour des sessions privées ou réduire sur son smartphone la transmission de données à caractère publicitaire. Si tout le monde agit ainsi, Apple et Google reverront peut-être leur politique.

Texte: © Migros Magazine / Tania Araman

Auteur: Tania Araman