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13 mai 2016

«Le foot, c’est la marmite d’Obélix»

Le coup d’envoi de l’Euro 2016 sera donné le 10 juin en France. Pascal Praud, qui anime tous les soirs «20h Foot» sur i-Télé, évoque le drôle de climat qui préside à la tenue de l’événement et explique d’où vient l’irrésistible magie du ballon rond.

Pascal Praud explique la popularité du football par sa simplicité et par son côté inattendu: ce n’est pas toujours le meilleur qui gagne...

L’Euro 2016 approche à grands pas. Comment la France, pays organisateur, s’y prépare-t-elle?

Disons que nous sommes habités par des sentiments paradoxaux. D’abord c’est l’attente d’un grand événement, la perspective d’une belle fête, et ça, c’est vraiment positif. Nous avons encore tous en mémoire la Coupe du monde 1998 et chacun souhaiterait retrouver le même enthousiasme, la même joie partagée. Les plus anciens comme moi se souviennent aussi de l’Euro 1984. J’avais alors 20 ans. En même temps, quelques restrictions que vous connaissez viennent un peu ternir cette attente.

Vous pensez à l’état d’urgence?

Nous sommes dans un climat forcément que l’on voudrait ignorer et que dans le fond on a bien raison de vouloir ignorer. L’aspect sportif suscite aussi pas mal d’interrogations. L’équipe de France est bonapartiste, elle a besoin d’un homme providentiel. Quand elle n’a pas d’homme providentiel, elle ne gagne pas, jamais. Elle a gagné avec Platini, elle a gagné avec Zidane. Là, c’est une équipe en devenir avec beaucoup de jeunes talentueux, mais elle n’a pas de leader.

Une équipe de France qui se retrouve à nouveau dans le même groupe que la Suisse. Combien de joueurs de la Nati êtes- vous capable de citer?

Euh, non, mais attendez, là, le joueur de la Juventus qu’on connaît quand même, qui est très fort… Lichtsteiner oui, c’est ça.

Dans ce groupe A on trouve aussi l’Albanie et la Roumanie. Pas très glamour tout ça…

Non, mais c’est au moins un groupe qui permettra à l’équipe de France de sortir tranquillement! Aller jusqu’en finale pour nous serait déjà formidable. La finale idéale ce serait France-Allemagne. Nous n’avons toujours pas pris notre revanche depuis Séville 1982. Même si, au-delà des résultats, c’est surtout un climat et un spectacle que nous attendons. De retrouver aussi un lien avec nos joueurs qui a été cassé par certaines de leurs attitudes.

Vous vous êtes montré très dur envers Karim Benzema, dans l’affaire de la sextape de son collègue Valbuena…

Il y a une charte de bonne conduite signée par les joueurs de l’équipe de France qui dit que chaque joueur doit être irréprochable en dehors du terrain comme sur le terrain. Lorsque je vois Benzema montrer sur les réseaux sociaux le jet privé qu’il s’est acheté, je trouve ça dommage pour lui et pour l’image qu’il véhicule. Ce n’est pas ce qu’on attend des footballeurs. Ce qu’on attend du sport, c’est de l’authenticité, du dépassement de soi, du courage. Alors que là, ça renvoie une image d’argent, dans un pays qui souffre quand même. Il y a là une forme d’arrogance.

Les intervenants sur le plateau de votre émission ont pourtant été nombreux à vous faire remarquer que le mauvais sort fait à Benzema s’expliquait surtout par ses origines…

C’est un débat que l’on a beaucoup vu sur les réseaux sociaux. Guy Roux aussi s’en est mêlé, disant que si Karim s’était appelé Jean-Claude, il n’aurait pas été autant attaqué. Ce procès me gêne parce qu’en réalité le foot est un puissant facteur d’intégration. Dix fois plus que n’importe quel autre domaine de la société. Et pour une raison simple d’ailleurs. C’est un sport populaire qui recrute traditionnellement dans les classes les plus défavorisées. Or, il se trouve que dans les classes les plus défavorisées, les immigrés sont surreprésentés. De la même façon que Sciences Po recrute dans les classes favorisées où l’on retrouve davantage de petits Blancs.

N’empêche, l’image du football n’est pas seulement écornée par le comportement de certains joueurs, mais aussi de ses dirigeants…

Le foot est regardé comme aucun autre sport, il fait parler de lui tous les jours et, c’est vrai, souvent en mal. Une fois ce sont les dirigeants qui donnent une mauvaise image, une fois c’est un joueur qui sort des clous, une autre fois c’est la violence des supporters, ou une affaire de corruption. Tous les amoureux du foot ne peuvent que le regretter.

Pourquoi aime-t-on ça, à propos, le foot?

Le foot, c’est la marmite d’Obélix: on tombe dedans tout petit ou pas du tout. On ne devient pas amateur de foot à 20 ans. On peut devenir amateur d’opéra à 20 ans, amateur de danse contemporaine, de Balzac, de tout ce que vous voulez, mais pas de foot. Il faut tomber dedans tout petit, généralement parce qu’un père vous emmène au stade et que vous jouez vous-même.

Quand même, de là à expliquer le succès planétaire de ce sport…

Le succès du foot s’explique aussi par sa simplicité de compréhension et de jeu, il faut juste un bout de rue ou de jardin et un ballon. La particularité du foot aussi, c’est que, contrairement à d’autres sports, ce n’est pas toujours le meilleur qui gagne. Au rugby, le meilleur globalement gagne toujours, les différences sont impossibles à gommer. Je ne parle même pas des sports individuels. Jamais un numéro un mondial de tennis ne sera battu par un joueur dans les tréfonds du classement. Alors qu’au mois d’avril dernier, le grand Barcelone a joué cinq matchs et en a perdu quatre. Il y a dans le football quelque chose d’irrationnel que ne comprennent pas toujours les présidents de club.

Puisque c’est irrationnel, faisons l’hypothèse que la France remporte cet Euro. Le président Hollande pourrait-il récupérer cette victoire comme l’avait fait Chirac en 1998?

Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots. Personne ne va changer son vote parce que l’équipe de France serait championne d’Europe. Bien sûr, il pourrait y avoir un climat d’euphorie, un climat différent pendant quelque temps comme en 1998. Parce que les gens ont besoin de se rassembler, besoin d’une forme de fraternité et de convivialité. On l’a vu après les attentats du 13 novembre: les gens sont allés spontanément dans la rue. Le football est aussi dans cet esprit: l’envie de partager quelque chose, même si ça ne dure que quelques heures.

«20h Foot» doit être la seule émission de foot au monde qui compte un aveugle parmi ses intervenants réguliers…

Ainsi qu’un jeune homme en chaise. La première fois, ils sont venus pour parler de leur domaine – le foot pratiqué par les aveugles et les handicapés – et je leur ai demandé de revenir régulièrement pour commenter l’actualité du jour, comme des chroniqueurs lambda. Je suis ravi et eux aussi, cela se voit à l’antenne. Les gens sont sensibles à ces présences. C’est là qu’on voit que la société a changé, ainsi que le regard porté sur les personnes souffrant d’un handicap.

Le fait d’être né à Nantes, ville de foot s’il en est, au point que pour évoquer le beau jeu on parle encore «d’école nantaise», a-t-il compté dans votre passion pour le ballon rond?

J’ai joué au FC Nantes en poussin, minime, pupille et cadet. J’ai vu tous les matchs du FC Nantes de 1973 à 1986, lorsque je suis parti à Paris. Il y avait dix-neuf matchs de championnat par saison, j’allais voir les dix-neuf avec mon papa. Je me souviens particulièrement des débuts de saison au mois d’août. On était sur la plage du Pouliguen, à 80 km de Nantes, on ne voyageait pas loin à cette époque. On quittait la plage à 16 heures, on montait dans la voiture et on arrivait à Nantes pour voir le premier match de la saison, évaluer les nouvelles recrues. On avait toujours avec nous un type très critique envers chaque nouveau joueur, il disait «si le bateau est encore là, il faut le remettre dedans». C’est fait pour ça, le foot. Les gens parfois ne peuvent pas comprendre ce genre de sentiments, ces moments qu’on partage en famille, avec des enfants qui crient partout.

Vous êtes revenu à Nantes pendant deux ans pour faire partie de l’équipe dirigeante du club et cela s’est plutôt mal passé. Pourquoi donc?

Je n’étais pas fait pour ça. Je ne suis quand même pas monomaniaque au point de vouloir parler toute la journée de foot avec des footballeurs. Cet univers est devenu trop compliqué, avec les agents de joueurs, l’argent. Ce n’est pas mon monde. J’ai alors vraiment pris conscience combien j’aimais ce métier de journaliste. Je suis fait pour être avec une rédaction, je suis fait pour parler de sujets d’actu.

Vous avez d’ailleurs une chronique, plus politique que sportive, tous les jours sur RTL. Certains trouvent que dans une matinale où intervient déjà Eric Zemmour, vous n’auriez pas besoin de vous positionner aussi à droite…

Je ne crois pas être dans le même casting qu’Eric Zemmour, franchement. J’ai par exemple fait l’éloge du pape prenant la défense des migrants et je me suis fait engueuler justement par Zemmour qui a fait le lendemain sur le même sujet une chronique complètement différente. J’aime en tout cas cet exercice, prendre un sujet du jour et essayer de faire un pas de côté, d’être un peu drôle et léger. Je suis un journaliste populaire, j’ai longtemps travaillé à TF1, j’aime travailler pour le plus grand nombre. Je n’ai jamais travaillé dans un média spécialisé, jamais travaillé pour des initiés.

Des gens que vous n’aimez pas et qui vous le rendent bien, notamment sur les réseaux sociaux, ce sont les ultras. Ce sont quand même eux qui mettent de l’ambiance et de la couleur dans les stades, non?

Ce qui m’agace dans le phénomène ultra – ils peuvent me dire ce qu’ils veulent – c’est qu’il porte de la violence en lui-même. Ce que je n’aime pas non plus, c’est cette espèce d’appropriation d’un club. On peut être supporter d’un club, on peut aimer un club sans être un ultra. Il y a une forme d’intolérance dans ce phénomène, on a l’impression que les autres supporters n’ont pas le droit de vivre.

Par contre vous aimez bien les «bad boys» sur le terrain…

Il ne faut pas exagérer. Quand on aime le foot, on aime d’abord les artistes. Je préférerais toujours Platini, Zidane ou Messi à un «bad boy». Après, il y a des tempéraments combatifs qu’on peut apprécier, trouver sympathiques. Et puis le foot a progressé depuis les années 1990, l’arbitrage est devenu plus sévère, on protège beaucoup plus les attaquants. Ce qui fait que le football pratiqué aujourd’hui, quand il est au top niveau, est le plus beau qu’on ait jamais vu.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Julien Benhamou