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23 août 2014

Pendulaires: jamais sans mon écran?

Trente minutes: c’est la durée moyenne du trajet entre logement et bureau dans notre pays. Entre lecture, boulot et surtout pianotage sur tablette ou smartphone, comment les Suisses rentabilisent-ils leurs temps de déplacement? Analyse d’un sociologue et reportage entre Yverdon, Lausanne et Genève.

Le temps de déplacement est de plus en plus considéré comme une plage de loisir ou de travail.
Le temps de déplacement est de plus en plus considéré comme une plage de loisir ou de travail.

Lundi 11 août, 17 h 12, InterRegio Lausanne-Genève. Après une dure journée de labeur en terre vaudoise, des dizaines de pendulaires regagnent leurs pénates dans la cité de Calvin. En cette période estivale, il n’y a pas foule dans les wagons et les passagers profitent du calme ambiant pour, au choix, feuilleter le journal, admirer le paysage ou se plonger dans la lecture d’un bon roman. Mais soyons honnêtes: c’est sur leurs écrans que la plupart d’entre eux jettent leur dévolu pour passer le temps. Jeux, e-mails, musique, réseaux sociaux: à chacun son occupation.

S’il est difficile de produire des chiffres précis quant à l’utilisation des tablettes et smartphones dans les transports publics – notre sondage maison ne place d’ailleurs pas l’activité en tête de liste – il suffit d’ouvrir les yeux pour se rendre compte que la technologie a envahi bus, trains, trams et métros. Vincent Kaufmann, directeur du laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL :

Dans les TGV internationaux, deux tiers des usagers regardent un film sur leur ordinateur portable ou sur leur tablette, constate Et le développement des technologies de la communication a contribué à multiplier les possibilités d’activités lors des déplacements.

Le sociologue va même plus loin: selon lui, ces progrès technologiques, de même que le confort accru des trains – climatisation, insonorisation, etc. – ont sensiblement modifié le statut des trajets: «Souvent, les voyageurs n’attendent plus impatiemment que ça passe. Les déplacements ne sont plus considérés comme du temps perdu, mais comme du temps de loisir ou de travail.»

Du temps mis à disposition

Une étude qualitative menée en 2012 par les CFF auprès de 115 usagers sur l’ensemble du territoire national le confirme: ce que les passagers apprécient avant tout lors des voyages en train, c’est le temps mis à leur disposition. Ils soulignent avant tout la possibilité de se relaxer, de lire et de travailler. «Evidemment, cela dépend des conditions de transport, reconnaît Vincent Kaufmann. Dans les trains de banlieue bondés aux heures de pointe, on ne peut pas vraiment prévoir de lire son journal. Mais la Suisse jouit d’un système ferroviaire qui offre une grande qualité de voyage, comme l’assurance d’avoir une place assise.»

Les loisirs puis le travail comme motif principal de déplacement

La preuve, ils sont de plus en plus de pendulaires helvètes à troquer leur voiture contre les transports en commun pour se rendre à leur bureau, le travail représentant le motif le plus important de déplacement après les loisirs. Exactement 32% des usagers interrogés par les CFF voyageaient pour des raisons professionnelles. Sachant que la durée moyenne des trajets entre logement et bureau était de trente minutes en 2012 (soit une hausse sept minutes par rapport à 2000. Source: Office fédéral de la statistique. «La pendularité en Suisse 2012».) , on comprend que ces passagers cherchent à exploiter ce temps au mieux et que certains en viennent à considérer les trains comme une extension de leur lieu de travail. «En Suisse, il est de plus en plus souvent possible de s’arranger avec son employeur pour que le temps passé dans le train soit considéré comme du temps de travail, relève Vincent Kaufmann. Ce qui est moins souvent le cas en France ou en Espagne, où le rapport au temps de travail n’est pas le même.»

Si l’on en croit les témoignages recueillis durant notre reportage, nombreux sont les pendulaires qui profitent en effet de leurs trajets pour avancer dans leurs tâches professionnelles, que ce soit pour cogiter sur un projet ou répondre à des e-mails. Quant à la rêverie devant les paysages parfois somptueux de notre beau pays, elle demeure désormais – malheureusement? – anecdotique...

Dans la ligne S1 Yverdon-Lausanne de 8 h 19

Nom: Bilel
Age: 23 ans.
Activité: en apprentissage.
Trajet: Yverdon - Lausanne, tous les jours.
Temps de trajet: environ 30 minutes.

«En général, j’écoute de la musique et je lis le journal. Je passe aussi du temps sur les réseaux sociaux (WhatsApp, Facebook). Et quand je vais en cours, je révise un peu. Si je suis vraiment fatigué, je dors, mais ça m’arrive plus souvent le soir en rentrant. Je discute parfois avec des amis qui font le même trajet. Pour moi, ce n’est jamais du temps perdu.»

Paul
Paul

Nom: Paul
Age: 38 ans.
Activité: ostéopathe et chercheur en neuroscience.
Trajet: Yverdon - Lausanne ou Yverdon - Genève, une à deux fois par semaine.
Temps de trajet: entre 20 et 45 minutes + le bus (à Genève) ou le métro (à Lausanne).

«Depuis que j’ai emprunté un bureau à Yverdon, j’essaie de me ­déplacer le moins possible, ça dépend surtout des réunions. Dans le train, si j’ai du boulot, je travaille un peu sur mon ordinateur ­portable. Sinon, je m’occupe sur mon smartphone: j’envoie des e-mails, je joue, etc. Le soir, je me repose. Et le vendredi, si je croise une connaissance, on va boire un verre au wagon-restaurant! On est tellement gâté en Suisse avec les transports publics, je ne comprends pas les gens qui se rendent en voiture dans les centres-villes.»

Véréna
Véréna

Nom: Véréna Age: 57 ans.
Activité: costumière free lance.
Trajet: aujourd’hui, Yverdon - Renens, mais ça dépend des spectacles pour lesquels elle travaille.
Temps de trajet: variable.

«Je ne suis pas une pendulaire régulière mais je me déplace toujours en train pour me rendre dans les théâtres, et il m’arrive d’effectuer le même trajet jusqu’à cinq fois par semaine. Le matin, je prends mon petit-déjeuner, parfois en lisant, parfois en travaillant sur ma tablette: je regarde les photos des essayages de la veille. Au retour, il m’arrive de dormir.»

Emilie Pento.
Emilie Pento.

Nom: Emilie Pento.
Age: 20 ans.
Activité: étudiante.
Trajet: Eclépens - Dorigny, tous les jours.
Temps de trajet: environ 45 minutes.

«Le matin, je lis le journal sur mon smartphone, je regarde mes e-mails, je révise mes cours, j’avance dans mes lectures. Le soir, j’ai moins envie de bouquiner, je passe plus de temps sur mon smartphone. Et il m’arrive de somnoler un peu. Parfois, je rencontre une connaissance avec qui je peux discuter. J’aime bien ce temps de transition entre ma maison et l’université.»

Damien Rochat.
Damien Rochat.

Nom: Damien Rochat.
Age: 27 ans.
Activité: cuisinier.
Trajet: Eclépens ou La Sarraz - Lausanne, tous les jours.
Temps de trajet: environ 30 minutes.

«Le plus souvent, j’écoute de la musique avec mon smartphone ou je papote avec les amis que je croise. Avec mes horaires, il m’arrive de faire deux allers-retours par jour, mais ça ne me pèse pas, c’est assez rapide. Je trouve qu’on est bien servi en Suisse avec les transports publics.»

A la station du Flon

Nayky Bestenheider.
Nayky Bestenheider.

Nom: Nayky Bestenheider.
Age: 26 ans.
Activité: physiothérapeute.
Trajet: Vevey - Lavigny, tous les jours.
Temps de trajet: une heure.

«Aujourd’hui je ne travaille pas, mais d’habitude je dois prendre le train jusqu’à Morges, puis le bus jusqu’à Lavigny. Le matin, je déjeune en lisant un livre – un vrai, je n’aime pas les tablettes – puis je passe un peu de temps sur mon smartphone, j’en profite pour répondre à des e-mails. Au retour, je suis souvent avec des collègues, on discute. Sinon, je reprends mon livre. Je trouve ces trajets fatigants, mais j’essaie de les exploiter au mieux.»

Rajesh Shanmugasundaram.
Rajesh Shanmugasundaram.

Nom: Rajesh Shanmugasundaram.
Age: 28 ans.
Activité: programmeur (Integration Design Lead) chez Nespresso.
Trajet: Le Mont-sur-Lausanne - Ouchy.
Temps de trajet: 35-40 minutes.

«En général, que ce soit le matin ou le soir, je travaille: je réponds à mes e-mails professionnel sur le smartphone de l’entreprise. Et je lis les nouvelles internationales. Du coup, je ne perds pas mon temps. Je trouve le trajet assez relaxant, il n’y a pas trop de monde. Pas comme en Inde!»

Andreza Pereira Mottier.
Andreza Pereira Mottier.

Nom: Andreza Pereira Mottier.
Age: 38 ans.
Activité: consultante.
Trajet: variable, depuis Pully.
Temps de trajet: variable.

«En tant que consultante, je travaille à la maison, mais je me rends régulièrement chez mes clients. Du coup, je passe beaucoup de temps dans le bus, le train ou le métro, pour des trajets de toute durée. En général, je travaille sur ma tablette, j’écris des e-mails, je réponds au téléphone, etc.

Dans le train InterRegio Lausanne - Genève de 17 h 12

Jacques Delessert.
Jacques Delessert.

Nom: Jacques Delessert.
Age: 57 ans.
Activité: patron d’une agence immobilière.
Trajet: Genève - Lausanne, tous les jours.
Temps de trajet: 1 heure de porte à porte.

«Le matin, je lis la presse sur ma tablette et le soir, je consulte mes e-mails et parfois passe quelques appels professionnels. Comme ça, quand j’arrive à la maison, la porte du bureau est vraiment fermée. Je n’ai donc pas l’impression de perdre du temps, mais si je pouvais éviter ce trajet, je le ferais! Avant l’apparition des tablettes? Je lisais le journal.»

Serene Regard.
Serene Regard.

Nom: Serene Regard.
Age: 32 ans.
Activité: journaliste à la RTS.
Trajet: Genève - Lausanne, 4 fois par semaine.
Temps de trajet: entre 50 minutes et 1 heure de porte à porte.

«Comme je fais actuellement un complément d’études, avec les examens qui arrivent, je profite du trajet pour réviser. Mais en règle générale, j’ai plutôt tendance à dormir ou à lire, c’est l’un des rares moments où j’en ai le loisir. J’évite de surfer sur mon smartphone, je passe déjà toute la journée derrière un écran. Dans le train, j’essaie de déconnecter.»

Véronique Meylan.
Véronique Meylan.

Nom: Véronique Meylan.
Age: 48 ans.
Activité: infirmière, responsable d’une équipe de soins à domicile.
Trajet: Genève - Pully, 4-5 fois par semaine.
Temps de trajet: 1 heure de porte à porte.

«Soit je regarde par la fenêtre, soit je lis le journal ou un livre. De temps en temps, je surfe sur internet, mais c’est rare. J’essaie de mettre à profit ce temps de trajet. Admirer le paysage, observer l’évolution de la nature me permet de me dégager l’esprit.»

© Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Laurent de Senarclens