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5 janvier 2015

«Pépé, pourquoi t’as beaucoup de rides?»

Entre questions gênantes et remarques un rien blessantes, les enfants ont le chic pour nous embarrasser ou mettre les pieds dans le plat... Comment réagir?

Dessin humoristique de François Maret illustrant des enfants brandissant des pancartes pour interdire à leur enfant de faire des commentaires gênants

Maman, pourquoi le monsieur il a un gros nez?» interroge Junior à haute et intelligible voix, plongeant sa mère dans un certain embarras à la caisse du supermarché... Les questions gênantes des enfants, posées bien évidemment aux moments les plus inopportuns, tous les parents connaissent. Tout comme ils ont déjà certainement vécu la scène durant laquelle, à l’anniversaire de leur rejeton, ce dernier répond à une vieille tante qui lui demande si le pull qu’elle lui a offert lui plaît: «Non, il est moche, je l’aime pas!»

Il semblerait que, jusqu’à un certain âge, les enfants n’auraient pas encore acquis ce filtre social qui nous prévient nous autres adultes (enfin, du moins la plupart d’entre nous et dans la majorité des situations...) de parler à tort et à travers, sans penser aux conséquences potentiellement blessantes ou embarrassantes de nos propos. Manque de tact des bambins, certainement! Manque d’empathie également?

France Frascarolo-Moutinot, codirectrice du Centre d’étude sur la famille au CHUV.
France Frascarolo-Moutinot, codirectrice du Centre d’étude sur la famille au CHUV.

«Je ne pense pas, répond la psychologue France Frascarolo-Moutinot, codirectrice du Centre d’étude sur la famille au CHUV. De nombreuses études ont montré que même les petits de moins de 2 ans peuvent faire preuve d’empathie, en cherchant par exemple à aider leurs parents lorsqu’ils arrivent avec les bras chargés et ne parviennent pas à ouvrir une porte. Dans le cas des remarques ou questions embarrassantes, on parle donc plutôt d’égocentrisme.»

Une conception particulière du mensonge

Il est difficile pour les enfants en bas âge – jusqu’à 4 ou 5 ans – de se décentrer, «de se mettre à la place de l’autre pour épouser son point de vue», que ce soit au niveau affectif ou cognitif (lire encadré). Pas évident en effet dans ce cas-là d’imaginer ce que le monsieur en question ressentira en s’entendant dire qu’il a un gros nez ou d’anticiper la vexation de la vieille tante qui avait pourtant si soigneusement choisi ce pull!

Illustration de François Maret illustrant un enfant demandant tout fort pourquoi la dame à la table voisine mange comme un cochon.

Pour la spécialiste, il s’agit également de tenir compte de la conception particulière que les petits se font du mensonge. «Dans leur esprit, il est beaucoup plus grave d’annoncer qu’ils ont vu un éléphant à huit pattes que de travestir la vérité en disant que leur petite sœur n’a pas mangé de chocolat. De même qu’ils voient d’un mauvais œil les mensonges par omission.»

Pour eux, si quelque chose est vrai, il n’y a rien de mal à en parler, au contraire.

Comment leur expliquer dès lors qu’il n’est pas recommandé de tout dire? Mise en garde de France Frascarolo-Moutinot: «Ce serait les induire en erreur d’affirmer que ce genre de commentaires sont nécessairement blessants ou embarrassants. Après tout, personne n’a le pouvoir de heurter l’autre sans son consentement: si le monsieur a vraiment un gros nez, il l’admettra peut-être, trouvera la remarque amusante ou se dira que l’enfant a mal vu.»

Pour la psychologue, il faut avant tout expliquer à sa progéniture que dans notre société, on évite ce genre de propos, de la même façon qu’on leur enseigne à regarder quelqu’un dans les yeux quand on lui dit bonjour ou à dire merci quand on nous sert à table. «Tout ce qui sert donc à faciliter les relations humaines.»

Les petits doivent apprendre à mettre les formes

Loin d’elle toutefois l’idée d’inciter les enfants à l’hypocrisie. «L’authenticité est primordiale pour qu’une confiance mutuelle puisse s’installer. Mais ils doivent apprendre à mettre les formes, comprendre que si on ne suit pas certaines règles de la société à laquelle on appartient, les autres peuvent mal réagir. Etre authentique ne signifie pas qu’on peut se permettre de tout dire sous prétexte que c’est vrai.»

© Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Maret (illustration)