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3 juin 2013

Père et temps partiel, l’équation possible

Parce qu’ils veulent voir grandir leurs enfants en dehors des week-ends et des vacances, certains hommes ont décidé de réduire leur temps de travail. Zoom sur ces papas pour qui épanouissement personnel rime aussi avec vie de famille.

Réduire son temps de travail pour 
ses enfants? 
Une solution qu’envisagent aussi les pères.
Réduire son temps de travail pour 
ses enfants? 
Une solution qu’envisagent aussi les pères.

Ils ont la trentaine, un métier qu’ils aiment, et certains ont même fait carrière. Ils ont aussi une famille, recomposée ou non, et ils ont décidé de lui consacrer du temps. Pas seulement celui des week-ends et des vacances. Non, des heures prises sur la semaine, là où ils sont d’ordinaire assis derrière leur bureau. Encore rares, ces pères ont choisi de travailler à temps partiel, quitte à parfois forcer la main à leur employeur.

Quand vous êtes un homme et que vous ne travaillez pas à 100%, on pense que c’est parce que vous êtes en formation.

C’est pourtant bien pour s’occuper de sa fille de 15 mois que Carlos, technicien en informatique de 38 ans, a décidé de réduire son plein temps à un audacieux 60%, non sans avoir dû négocier avec son employeur. Une situation loin d’être banale dans un monde professionnel où le temps partiel est l’apanage des femmes.

Les pères romands à la traîne par rapport aux Alémaniques

Pourtant, petit à petit, les papas s’occupent de leur nid. Un jour, voire deux par semaine ou même davantage, une poignée d’entre eux conduit les enfants à la crèche, prépare le goûter, supervise les devoirs.

Une mini révolution qui a lieu dans le silence des ménages. Davantage médiatisée en Suisse alémanique où l’association männer.ch a lancé à la fin de l’année dernière une campagne dans les entreprises pour sensibiliser les hommes au temps partiel, on est loin d’un tel volontarisme en Suisse romande.

«Nous avons du retard», constate Aline Robert, coresponsable de CAP à Neuchâtel, un service de conseil et d’accompagnement professionnel financé par la Confédération.

Dans son bureau, elle reçoit surtout des femmes. Les hommes, eux, se font discrets: «Ils n’osent pas et ne veulent pas forcément non plus réduire leur temps de travail. Mais, ajoute-t-elle, dans leur discours, les femmes aussi restent encore soucieuses de la carrière de leur conjoint. L’homme est celui qui doit subvenir aux besoins de la famille. En réduisant son temps de travail, il remet son rôle en question.»

Encore très peu d’hommes sont prêts à faire le pas

Le constat est aussi posé par Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité après avoir été en charge du bureau vaudois.

A l’époque, son service s’était engagé dans la promotion du temps partiel auprès des hommes, en particulier dans l’administration cantonale. Mais, se souvient-elle, peu d’hommes étaient allés jusqu’au bout de la démarche: «Leur intérêt ne se concrétisait pas, notamment par crainte de l’impact sur leur carrière et du regard social. C’est comme si une barrière psychologique les empêchait d’aller plus loin. Mais il n’y pas que ça.»

Les entreprises, et surtout elles, sont à la traîne, poursuit Aline Robert.

L’employé modèle reste celui qui travaille à 100%, qui se montre flexible et disponible. Dans ce sens, l’héritage traditionnel demeure.

Car s’il est légion dans des domaines comme l’enseignement, le temps partiel reste difficile à négocier pour les postes de cadres ou dans le secteur secondaire.

«Rome ne change pas en un jour», répond le directeur de la Fédération des entreprises romandes, Blaise Matthey, lorsqu’on lui fait la remarque. Mais les choses seraient en train de bouger: «Je reconnais volontiers qu’il y a des domaines où le temps partiel fait défaut, pourtant nous ne sommes pas dans une situation de déni. De nombreuses grandes entreprises ont sauté le pas, mais cela n’est pas toujours concevable dans une PME.»

Plus d’infos sur www.lafamily.ch

«Je suis un family manager»

Réduire son temps de travail pour ses enfants? Une solution qu’envisagent aussi les pères, comme ici Frédéric Lavanchy.
Réduire son temps de travail pour ses enfants? Une solution qu’envisagent aussi les pères, comme ici Frédéric Lavanchy.
  • Frédéric Lavanchy, 38 ans, consultant en informatique, Saint-Légier (VD).
  • Papa d'Estée (12 ans), Elie (10 ans et demi) et Arthur (5 ans et demi).
  • A 80%.

Entre les départs qui s’enchaînent le matin, l’un à 7 h 30, l’autre à 8 h 30, les activités extra-scolaires et les plannings des gardes alternées de ses enfants, l’agenda de Frédéric Lavanchy n’a rien à envier à celui d’un patron de PME.

«Longtemps mes collègues ont cru que j’étais à temps partiel parce que j’avais un autre business. Quand ils me demandent ce que je fais, je leur réponds: «Je suis family manager.»

Papa d’Estée (12 ans), Elie (10 ans et demi) et Arthur (5 ans et demi), nés de deux unions successives, ce consultant en informatique de 38 ans a décidé de réduire son temps de travail à 80% à la naissance de son dernier fils, il y a cinq ans.

«Je voulais permettre aux enfants d’avoir des activités le mercredi après-midi. Et la mère des deux aînés ayant des horaires irréguliers, elle ne pouvait assurer une présence fixe ce jour-là.»

Si son temps partiel lui a été accordé sans trop de difficulté, il a tout de même fallu mettre les choses au clair avec son employeur: «On m’a fait comprendre que je devrais fournir le travail d’un plein temps mais payé à 80%. J’ai répondu que je travaillerais à 80% et pas davantage.»

Depuis, ce papa poule qui vit depuis peu avec une nouvelle compagne et ses deux enfants, jongle entre boulot et vie de famille au détriment de sa carrière.

Car, regrette-t-il, son temps partiel et son implication au quotidien dans l’éducation de ses enfants donnent de lui une image d’employé peu ambitieux: «On m’a dit que je paraissais un peu désinvolte, que je partais tôt et que je ne m’impliquais pas assez dans la vie de l’entreprise. Il est vrai que les apéros improvisés après le travail, pour moi, ce n’est pas possible. Pourtant, je fais mon boulot comme les autres, si ce n’est plus rapidement, car je n’ai pas le temps de traîner.»

Loin de regretter son choix, il constate que les clichés ont la vie longue. «On attend encore d’un homme qu’il soit au travail à 8 h du matin et qu’il parte à 18 h. Mais en gérant une famille, on développe une grande efficience. On apprend à être multitâches, productifs, à gérer les conflits, prendre des décisions impopulaires et à s’organiser. Des qualités qui sont autant d’atouts pour une entreprise.»

«On voit grandir ses enfants autrement»

Samuel Darbellay: «Il était clair que je participerais à la vie de famille au quotidien.»
Samuel Darbellay: «Il était clair que je participerais à la vie de famille au quotidien.»
  • Samuel Darbellay, 38 ans, adjoint de direction d'une école primaire, Conthey (VS).
  • Papa de Théo (8 ans), Bastien (5 ans) et Maxence (2 ans et demi).
  • A 80%.

«A midi c’est chaud! Entre le repas, les devoirs du grand à superviser, les trajets à l’école, on n’a pas le temps de s’ennuyer!»

Un papa poule qui s’assume «totalement». Voilà comment se définit Samuel Darbellay, enseignant et adjoint de direction aux écoles primaires de St-Maurice, lorsqu’il évoque sa vie de père au foyer un jour par semaine.Papa de Théo (8 ans), Bastien (5 ans) et Maxence (2 ans et demi), il a décidé de baisser son temps de travail de 100 à 80% à la naissance de son aîné.

Une décision prise conjointement avec son épouse qui travaille à 60%, et qui s’est depuis toujours imposée comme une évidence:

Pour moi, il était clair que je participerais à la vie de famille au quotidien et pas seulement les week-ends lors des loisirs. Passer du temps à la maison permet de voir grandir ses enfants autrement.

En huit ans, il a connu les joies des petits pots, du Pédibus, des allers et retours entre les activités extrascolaires des plus grands.

«Le lundi, c’est la journée où je suis mon propre patron et où je m’éclate, mais certainement pas la plus reposante!»Cet enseignant de formation le reconnaît, il a la chance d’évoluer dans un milieu professionnel où le temps partiel est légion, puisque très féminin... Lorsqu’il s’est porté candidat pour accéder à un poste de cadre il y a quatre ans, son 80% n’a de fait pas posé problème:

«Ma hiérarchie est très ouverte, et mon directeur comme mes collègues font tout pour me faciliter la tâche.

Malgré ces facilités, rares sont les autres papas à avoir franchi le pas dans son entourage. «Certains de mes collègues ont réduit leur temps de travail, mais nous ne sommes pas beaucoup. Et lorsque je vais chercher mes enfants, je suis l’un des rares pères dans la cour, constate-t-il. On parle peu de cela entre hommes. Il est vrai qu’il faut être prêt à s’engager et peut-être que tous ne sont pas prêts à le faire.»

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Christophe Chammartin