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9 novembre 2015

Petit plongeon dans l’histoire de la Gruyère

Aux environs de Bulle, un sentier retrace le chemin suivi dès le Moyen Age par les miséreux lorsqu’ils se rendaient à la chartreuse de la Part-Dieu pour y recevoir leur pitance. L’occasion de découvrir un pan méconnu du passé de la région.

La chartreuse de la Part-Dieu, d’où les moines ont été chassés en 1848.
La chartreuse de la Part-Dieu, d’où les moines ont été chassés en 1848.

Brumeux à Romont, le ciel se dégage à l’approche de Bulle (FR). Le soleil perce lentement mais résolument la barre des nuages, promettant une belle matinée... Et un temps idéal pour battre la campagne gruérienne! Au programme: une balade sur le sentier des pauvres. Celui que, dès le début du XIVe siècle, parcouraient chaque semaine les miséreux de la région pour se rendre à la chartreuse de la Part-Dieu, où ils recevaient un bol de soupe et un morceau de pain. La randonnée sera donc placée sous le signe de l’histoire.

Nous retrouvons notre guide Stéphane Currat au lieu-dit du Moulin de la Trême. Tiens? Une autre curiosité à visiter avant de nous lancer sur les chemins? Pas vraiment: même si l’endroit était parcouru par un canal dans le passé, vraisemblablement agrémenté d’un ou plusieurs moulins, seule une vieille bâtisse reconvertie en grange en témoigne aujourd’hui.

Stéphane Currat, accompagnateur de randonnée.
Stéphane Currat, accompagnateur de randonnée.

Stéphane Currat, accompagnateur de randonnée.

Notre accompagnateur nous entraîne vers la lisière de la forêt, où un panneau indique clairement le départ du sentier. Hêtres et épicéas flamboient sous la lumière automnale. Avant d’en apprendre davantage sur l’action de bienveillance des chartreux, l’heure est à la communion avec la nature. Et Stéphane Currat ne manque jamais d’attirer notre attention sur ce qui aurait sinon échappé à notre œil non aiguisé.

«Voyez toutes ces écailles de bois à terre. C’est un écureuil qui est passé par là et qui a rongé les cônes d’épicéas pour se nourrir des graines.» Plus loin, c’est l’entrée d’un terrier qu’il nous signale. «Probablement creusé par un blaireau. Mais il se peut qu’un renard y habite aussi: leur réputation de profiteur n’est pas surfaite.» Puis, s’approchant d’un arbre mort: «Avant, on avait l’habitude de les couper. Mais ils servent souvent d’habitat à diverses espèces animales. Regardez, des fourmis charpentières y ont creusé une fourmilière. Et les pics se nourrissent de leurs larves en hiver.»

Le temps d’écouter le chant – enroué? – d’un corbeau, et notre guide nous enjoint à le suivre sur un chemin de traverse pour rejoindre la route, où une vue panoramique sur Bulle et ses environs nous attend. Alors que des vaches Holstein s’apprêtent à rejoindre leurs pâturages, Stéphane Currat pointe du doigt le hameau de Cuquerens en contrebas, et plus précisément sa chapelle.

Un Moléson presque méconnaissable

«Selon l’une des variantes de l’histoire, les pauvres retrouvaient là les chartreux pour la messe, puis ils regagnaient tous ensemble la Part-Dieu pour le repas. D’autres sources ne mentionnent toutefois pas la chapelle de Cuquerens: les prières avaient lieu elles aussi à la chartreuse. Il est fort possible que les pratiques aient changé au cours des années et que les deux versions soient exactes.»

Nous regagnons la forêt et descendons vers la Trême. Au passage, nous admirons un Moléson presque méconnaissable tant le point de vue est inhabituel. Puis nous voilà au bord de la rivière, dont nous remontons le cours sur une dizaine de mètres. Vigoureuses, les eaux qui glissent sur la roche blanche! «C’est ici que les chartreux sont venus chercher les pierres pour bâtir leur couvent au XIVe siècle. Si on regarde le chemin sur l’autre versant, on se rend compte qu’il est plutôt large: assez pour laisser passer des charrettes tirées par des bœufs.»

Impressionnant de parcourir ce sentier arpenté par des moines il y a quelque sept cents ans! Délimité par des murets eux aussi construits par nos chartreux, il grimpe sec.

Nous arrivons au but de l’excursion. A ce but que les miséreux de l’époque devaient entrevoir avec soulagement: un repas chaud les y attendait. Aujourd’hui, la bâtisse appartient à un particulier. Les moines en ont été chassés en 1848 par le gouvernement radical fribourgeois. S’il est impossible de visiter les intérieurs – sauf deux week-ends par an – on peut admirer, de loin, des éléments de l’ancien couvent. L’église aux fresques estompées, l’imposant bâtiment qui abritait les espaces communs, la chapelle où les moines recevaient les visiteurs. Le grand cloître ainsi que les cellules monacales ont quant à eux disparu. Reste également le mur d’enceinte, bâti de ces fameuses pierres remarquées plus tôt dans le lit de la rivière.

En s’éloignant, Stéphane Currat attire notre attention sur le paysage, essentiellement composé de pâturages.

A l’origine, cette zone était boisée. Ce sont les chartreux qui les ont, en partie du moins, transformés. S’ils voulaient vivre en autarcie, ils devaient cultiver le terrain.»

Et de préciser que la deuxième phase de défrichement a eu lieu au XVIIIe siècle, à l’apogée du… fromage! «Jusque-là, la Gruyère était assez pauvre. Mais le succès de ce produit en Suisse et à l’étranger a enrichi la région.»

Nous entamons notre descente vers Bulle. Un petit arrêt à la buvette de la Chia pour reprendre des forces, un dernier coup d’œil, au loin, sur les dents de Broc, du Chamois et du Bourgo, et nous voilà de retour à notre point de départ. Les plus gourmands, quant à eux, ne manqueront pas une escale gastronomique dans l’une des fromageries de la ville…

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Laurent de Senarclens