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26 septembre 2011

Petit voyage en Sibérie

De la Brévine aux Verrières en passant par le lac des Taillères: une balade de charme dans les rudes paysages des hauts plateaux neuchâtelois, à la portée de presque tous les mollets.

Lac des Taillères
Perdu au milieu des pâturages: le lac des Taillères.

Ce matin-là, le thermomètre officiel de la Brévine – ce village des Montagnes neuchâteloises que l’on surnomme affectueusement la «Sibérie de la Suisse» – indique 17 degrés. Température idéale pour marcher. Chassés de la plaine, des nuages gris et bas se traînent le long des crêtes comme des âmes en peine. Météo typiquement jurassienne.

Les semelles de nos souliers martèlent le bitume d’une route cantonale fréquentée à cette heure essentiellement par des tracteurs de toutes les couleurs. Après quelques hectomètres, bifurcation à droite pour arpenter chemins de terre et sentiers moussus. Des herbes folles et humides fouettent nos mollets. Vaches et génisses semblent brouter plus avidement qu’à l’accoutumée. Comme si elles sentaient qu’elles vivaient leurs derniers jours d’alpage, leurs derniers jours de semi-liberté. Les fourmis, elles, se dépêchent d’amasser encore quelques réserves dans l’espoir de passer l’hiver qui, ici, sera nécessairement long et rigoureux.

Un plan d’eau aux rives paisibles

Des sapins noirs barrent l’horizon. On finit quand même par deviner, derrière l’entrelacs de leur branchage, le contour du lac des Taillères, grande gouille d’eau perdue au milieu des pâturages. Nos pas nous conduisent jusqu’à ses rives paisibles. Des vaguelettes rident sa surface. Quelques pêcheurs taquinent perches et brochets. «Ça mord?». Un vieil homme à la casquette rouge délavée tourne la tête. «Cette année, on ne prend pas grand-chose. Il a fait très chaud tôt dans la saison et il y a beaucoup d’algues.» Il replonge sa ligne sans trop d’illusion. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il ferrera un gros poisson.

Sur l’autre berge, un paysage de maquette de train avec des fermes aux façades blafardes disposées ça et là dans les prés. On imagine ce décor en noir et blanc, à la froide saison: vent réfrigérant, craquement sinistre de la glace, rire des enfants qui patinent en s’agrippant à leurs parents, parfum des marrons chauds vendus par quelques marchands itinérants…
Un panneau, indiquant la direction des Verrières, nous tire de cette rêverie hivernale. Petit raidillon, puis montée en pente douce pour prendre de l’altitude afin d’enjamber un pli du massif jurassien. On passe ainsi gentiment de la vallée de la Brévine au Val-de-Travers, du pays de la gentiane à celui de l’absinthe.

Traversée de forêts aux essences mélangées (sapins bien sûr, mais aussi hêtres, érables, noisetiers et sorbiers) et d’une sapinière au sein de laquelle règne un silence de cimetière déchiré seulement par le croassement funeste de deux corneilles querelleuses. Plus loin, des vesses de loup sont posées sur l’herbe comme des balles de golf. Après le Bois de la Baume, les Bayards. Une enseigne représentant une fée verte est accrochée à la façade d’une maison. Ici, on distille de la bleue, de la vraie si l’on en croit ce qui est écrit sur ledit panonceau. Au milieu du village, trône un loup de bronze offert par le peintre animalier Robert Hainard en 1988, à l’occasion du centenaire de sa commune d’origine.

Et soudain, les premiers toits des Verrières apparaissent…

Poursuite de la balade via un sentier qui épouse les formes généreuses du paysage. Une route goudronnée barre soudain notre chemin. Virage à tribord comme indiqué, même si l’on aperçoit les premiers toits des Verrières juste devant nous et aussi un peu en contrebas à notre gauche. Expérience faite, il aurait mieux valu tourner à bâbord. Plus sûr et plus court! Nous voilà arrivés à destination: les Verrières, un bourg courant le long d’un ruban de bitume et que coupe en deux parties inégales la frontière. Juste le temps de boire un verre bien mérité avant de monter dans le car…

Photographe: Xavier Voirol