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13 octobre 2016

Petits, mais déjà complexés

Dès 7-8 ans déjà, de nombreux enfants portent un regard très critique sur eux-mêmes. Comment expliquer ce mal-être si précoce, et que peuvent faire les parents pour le contrer?

Des enfants se regardent dans un miroir et y voient leurs défauts décuplés.

Théo, 7 ans, s’observe de très près dans le miroir d’un air désabusé: «C’est moche, ce grain de beauté que j’ai sur le front.» Sa sœur Lisa, 9 ans et à peine un début de rougeur sur la joue, rétorque: «Ouais, ben au moins, tu as la chance de ne pas avoir de boutons, toi!» Cheveux soi-disant trop noirs, cils trop longs ou trop courts, dents pas assez blanches, nez trop large, cuisses trop grosses, etc.: toujours plus jeunes, les enfants se scrutent impitoyablement et recensent des défauts là où personne n’en voit.

«Vers 5-6 ans, les enfants sont encore très égocentriques, explique la psychologue et psychothérapeute Claudia Jankech.»

Mais dès 7 ans environ, ils se décentrent et éprouvent alors le besoin de se comparer pour mieux s’intégrer.»

Le problème, ainsi que le souligne la spécialiste, c’est que toute comparaison va forcément induire une différenciation à un niveau ou un autre. Et que ces différences, même positives, vont irrémédiablement être considérées avec horreur par nos rejetons.

Bien trop d’images stéréotypées

Plus préoccupant encore, le fait que les copains d’école ne sont pas les seuls à représenter une référence pour nos enfants – loin de là.

«Nous sommes dans une course épuisante à la perfection, souligne ainsi Christian Georges, collaborateur scientifique à la CIIP (Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin). Et ce message est maintenant véhiculé par une quantité folle d’images différentes, le plus souvent stéréotypées.»

Un simple coup d’œil aux publicités suffit à le prouver: le «photoshopage» intensif et permanent des prises de vue permet dorénavant de présenter systématiquement des créatures plus que parfaites et irréelles, auxquelles il est impossible de ressembler.

Le gros souci, note Eva Saro, initiatrice de la Fondation Images et Société, à Genève, c’est que

il suffit de voir une image pour qu’elle s’imprime aussitôt dans notre cerveau»

«On a beau savoir qu’elle a été travaillée et retouchée, l’intellect est mis à mal par l’inconscient: on a vu, la photo ressemble à une preuve et c’est déjà trop tard. L’enfant, ne disposant par ailleurs pas encore des mêmes filtres que les adultes, reçoit encore davantage ces images en pleine face et ne peut plus les oublier.

Le problème est le même avec Facebook et autres réseaux sociaux: «Les adolescents publient souvent le profil idéal qu’ils ont d’eux-mêmes, et pas forcément la réalité, avertit la psychologue fribourgeoise Julie Baumer. Tel adolescent qui est en réalité déprimé ou peu satisfait de sa vie pourra par exemple tout à fait mettre en ligne des photos de lui en train de faire la fête et souriant.»

La fausse proximité créée par le web rend cette apparence de perfection d’autant plus dangereuse pour les enfants et adolescents. Et met dorénavant les garçons et les filles sur pied d’égalité.

«Avant, les filles comparaient leur look et les garçons leur force, remarque Claudia Jankech. Mais ces derniers se préoccupent maintenant eux aussi toujours davantage de leur apparence.»

Attentes parentales impossibles

En sus des images trafiquées, il existe néanmoins un autre élément propre à créer des complexes chez les plus petits: une attente parentale parfois beaucoup trop poussée. «En Amérique, on parle de «parents hélicoptères», explique Julie Baumer. Ce sont des parents qui veulent tout pour leur enfant, qui sont très présents, toujours là pour le conseiller et aussi le mener à la réussite.»

Pour sa part Claudia Jankech remarque:

De manière générale, il y a beaucoup plus de consignes et d’exigences qu’il y a dix ans.»

«Les enfants sont très endoctrinés, et comme les plus jeunes ont souvent tendance à prendre ce qu’on leur dit au pied de la lettre, cela peut vite devenir catastrophique.»

Acquérir un sens critique

Mais alors, comment aider nos rejetons à grandir en toute sérénité? Réponse de tous les spécialistes: en trouvant une contrepartie à Barbie et Cie!

Il est absolument primordial de leur apprendre à décoder les images, en discutant avec eux non seulement de ce qu’ils en pensent, mais aussi de l’effet qu’elles leur font et de la manière dont cela les affecte.»

Eva Saro poursuit: «Ce sens critique leur servira ensuite de filtre protecteur et les aidera à avoir confiance en eux.»

Julie Baumer conseille de son côté de jouer par exemple avec eux à modifier des photos avec un logiciel de retouche, de leur montrer les photos de stars avec et sans maquillage.

Une petite fille regarde ses dents dans un miroir. Elle les voit déformées.

«Pourquoi ne pas aussi leur montrer des photos de stars dont le visage a été déformé par le Botox et qui ne peuvent plus sourire, leur demander ce qu’ils trouvent le plus beau, s’ils ne préfèrent pas par exemple un vrai sourire sur un visage avec quelques rides», poursuit-elle.

Tout comme Claudia Jankech, Julie Baumer recommande également d’accompagner l’enfant dans son développement, en lui transmettant des repères et en lui apprenant à relativiser et à être tolérant, envers les autres, mais aussi envers lui-même. «Il y a toujours l’idéal et la réalité, note Claudia Jankech. Il est nécessaire que les parents se préparent bien pour communiquer au mieux, en donnant une ouverture à l’enfant afin qu’il puisse s’exprimer librement, lui aussi.»

Mais «en faire trop n’est pas bien non plus», souligne Julie Baumer.

Il est nécessaire de lui permettre de vivre des frustrations et de l’encourager à trouver lui-même des solutions aux problèmes.»

La sociologue Eliane Perrin, spécialiste du rapport au corps, note: «N’oublions pas que le premier exemple d’un enfant, ce sont ses parents.» Ne lui transmettent-ils pas inconsciemment leurs propres complexes?»

Pour l’aider à grandir, il est utile qu’il ait autour de lui d’autres adultes de référence en chair et en os, comme des grands-parents qui ne sont plus des modèles de beauté. «Il faut aussi être honnête et ne pas lui faire croire que le monde est juste alors qu’il est cruel», souligne-t-elle.

On naît tous dans un corps qu’on n’a pas choisi. Mais c’est le seul qu’on a. Sans oublier qu’on a aussi un cerveau, qu’il vaut la peine d’utiliser!»

Textes © Migros Magazine | Patricia Brambilla et Véronique Kipfer

Auteur: Patricia Brambilla, Véronique Kipfer

Illustrations: Amélie Buri