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1 septembre 2016

«L’adolescence est par définition un âge de passions»

«Botellón», «cyberaddiction»... Les médias nous font régulièrement découvrir de nouveaux comportements chez les adolescents qui nous affolent. Fin connaisseur de la jeunesse et de ses errements, le pédopsychiatre Philippe Stephan ne croit pas qu’on puisse parler d’addiction pendant cette période.

Pour le Dr Philippe Stephan, 
les ados iraient nettement mieux si les adultes leur 
faisaient confiance.
Pour le Dr Philippe Stephan, 
les ados iraient nettement mieux si les adultes leur 
faisaient confiance.

En quoi consiste le programme de l’unité DEPART au CHUV, dont vous êtes le cofondateur?

Nous venons de fêter ses dix ans en 2015. Au départ, elle a été créée pour réduire l’impact de la consommation de cannabis et autres substances psychotropes à l’adolescence. Il y a deux consultations ambulatoires, des unités pour enfants en souffrance et un secteur d’adolescents en grosse rupture, articulés autour de l’Hôpital de l’enfance. Au contraire de certaines psychothérapies adultes qui nécessitent un cadre strict, ce dispositif est plus souple, fonctionnant avec une approche pluridisciplinaire moins angoissante qu’un interlocuteur unique. Depuis cet été, je l’ai laissée aux mains de deux collaborateurs de longue date. De mon côté, je continue ma tâche au sein de l’Unité de recherche du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA).

A quel âge situez-vous l’adolescence?

De 12 ans à environ 20-21 ans. Les âges et les enjeux de cette période particulière n’ont pas tellement changé, par contre nous en avons une bien meilleure connaissance.

L’addiction peut-elle commencer avant l’adolescence?

Ce terme d’addiction reste délicat à utiliser.

Personnellement, je ne parle pas d’addiction pour les mineurs.

Pourquoi ne devrait-on pas parler d’addiction à cette période?

Grâce à la caisse de résonance d’internet, ou des médias, on découvre régulièrement des comportements de masse affolants. Qui, en fait, ont toujours existé sous une forme ou une autre.

D’autant qu’il semble difficile d’en faire la prévention...

La prévention envers les adolescents demeure en effet délicate. D’abord parce que

il suffit qu’on leur dise de ne pas faire quelque chose pour qu’ils essaient.

Comme dans le saut à l’élastique…

Sauf qu’il y a un élastique. J’ai travaillé en Guyane. Là-bas, on appelait ça le «tirage»: des hordes d’adolescents en vélomoteurs qui déboulaient en brûlant tous les feux rouges dans l’artère principale de Cayenne. Leurs phares éteints. Et c’est le sort qui décidait si l’un d’entre eux, et lequel, se faisait renverser par une voiture. Nous les récupérions à l’hôpital hémi- ou paraplégiques.

Mais quelle est la motivation?

Grossièrement dit, cela part du sentiment chez l’ado qu’il ne vaut rien.

Bien heureusement, la majorité ne se mettra pas en danger à ce point. Qu’est-ce qui se passe dans la vie ou le psychisme pour en arriver à cette extrémité?

Beaucoup de choses. Le développement psychoaffectif passe par la mise en place d’un appareil psychique. Je le présente comme une sorte de gros ballon de baudruche, qui permet à l’adolescence d’amortir les violents chocs amenés par la puberté, les changements corporels, la découverte de la sexualité, etc. En se mettant donc dans des passions qui fonctionnent comme des exutoires de ces intenses émotions.

Vous précisez d’ailleurs que ces passions seront plutôt tournées vers un objet ou une activité que vers une personne…

Oui, parce que la personne induit la relation et donc un enjeu relationnel difficile. Ce peut être des stars inaccessibles – entre parenthèses, c’est pour cela que les candidats de la Star Academy ne peuvent pas être objets d’identification, car trop proches – qui permettent de s’identifier à elles tout en n’ayant aucune relation si ce n’est fantasmée. Le psychisme va s’en nourrir sans que le jeune se demande si l’autre l’aime ou ne l’aime pas. A l’inverse, si le professeur met une mauvaise note, ce n’est pas que j’ai mal travaillé, c’est que je suis nul. Et alors, soit je passe toute la nuit devant un jeu vidéo en ligne pour augmenter les niveaux, soit je passe par des conduites à risques ou de la consommation d’alcool, de cannabis, soit encore je deviens violent pour montrer que je suis fort, etc. Mais évidemment c’est un leurre. Il va falloir être de plus en plus violent, ou braver de plus en plus de dangers.

Les conduites les plus à risques sont-elles le fait des adolescents qui vont mal?

Dans un certain sens, il y a des moments de l’adolescence où il est essentiel d’aller mal. Parce que cela permet de s’accorder avec un cerveau qui change en revisitant ses émotions. Il faut s’ennuyer, pouvoir s’enflammer pour un artiste, parfois être complètement débordé par ses sentiments. Sans pour autant aller mal. Le rôle des adultes consiste alors essentiellement à rassurer, à montrer que l’on est là, que l’on s’en préoccupe. Et à poser des limites en acceptant d’être le mauvais objet contre lequel l’adolescent tempête. Nous sommes une société qui met en avant les émotions. Les jeunes ne font pas autre chose, y compris lorsqu’ils sont traversés par ces secousses effectivement bouleversantes.

Ce qui n’est pas toujours simple…

D’autant moins que les adultes sont débordés, fatigués, ils ont leurs problèmes, leurs énervements, une vie professionnelle exigeante, un regard social également qui impose de gagner suffisamment d’argent, de plaire encore, de correspondre à une certaine image, etc. Or l’énergie est clairement du côté du jeune. Lorsque l’adulte s’habille comme s’il avait 15 ans, ou se met à la trottinette, ce n’est pas qu’il rêve d’avoir à nouveaux de l’acné et des bouleversements hormonaux. Il rêve de l’énergie débordante, de la création propres à cet âge perdu.

A quel moment ces passions, ces conduites deviennent-elles problématiques?

D’abord il faut souligner qu’on ne peut pas être photographique. Il n’y a pas un instant T où tout bascule. Les choses doivent être considérées dans la durée. En se demandant par exemple si la passion de son fils l’isole, le renferme sur lui-même. Avec le risque de se tromper. La maman qui me dit: «il reste toute la journée enfermé seul dans sa chambre à jouer en ligne» se trompe, selon moi. En fait, le jeune communique avec plein de monde.

Internet aussi, c’est de la vraie socialisation.

Face à la crise que connaît l’autorité actuellement, que faire?

Je ne suis pas d’accord avec cette idée. Pendant longtemps, il faut quand même se souvenir que l’autorité était donnée par la force. Ce n’était pas terrible, mais quelque part ça marchait dans le sens où ils ne bougeaient plus. Heureusement la société l’a abandonnée. Elle s’est déplacée du côté de la connaissance. Mais maintenant ça ne marche plus non plus: cette connaissance, ou son apparence, est à portée d’un clic.

Philippe Stephan: «L’adulte ne sait plus trop où est sa place dans l’accompagnement du rituel de l’adolescence.»
Philippe Stephan: «L’adulte ne sait plus trop où est sa place dans l’accompagnement du rituel de l’adolescence.»

Mais alors que reste-t-il à l’autorité?

L’expérience, je crois. L’adolescent n’a pas l’expérience d’un adulte. On a passé le cap, avec tous nos défauts et nos cicatrices parfois, mais on est là. Le contrôle est de toute façon compliqué à un âge qui correspond à une lente prise d’autonomie. Mais on peut continuer à éduquer en mettant des limites face à internet et au champ des possibles qui leur paraît, à juste titre, n’en avoir aucune.

Pourquoi ne croyez-vous pas non plus à la cyberaddiction?

Le terme vient de «addictare», signifiant «la contrainte par le corps» parce que dans l’addiction, le corps trinque. La plupart du temps, il s’agit de la prise d’un produit parce qu’il donne immédiatement des sensations corporelles et modifie les circuits neuronaux. Ce qui amène le manque, le besoin de toujours plus, etc. Il se trouve qu’il y a des conduites, comme le jeu pathologique ou le sexe, qui peuvent amener une forme d’addiction sans substance. De mon point de vue, avec le jeu vidéo, on n’est pas dans cette problématique. En tant que tel, il s’agit d’abord d’un jeu partagé par des dizaines de millions d’amateurs. S’il était véritablement aussi addictogène, il y aurait des cliniques à tous les coins de rue. Après un passage passionné à l’adolescence, bien des adultes continuent à jouer. Dans l’extrême majorité des cas, cela ne produit ni désocialisation ni conduites à risques. C’est une étiquette qu’on colle à l’adolescent en quête d’identité. C’est un peu trop commode.

Les parents ont-ils tout de même raison de se soucier du nombre d’heures passées sur les écrans?

Naturellement. Cependant cela ne signifie pas qu’il s’agit d’une maladie. Dans dix ans ou vingt ans au plus, les parents seront eux-mêmes souvent d’anciens joueurs. L’ignorance et parfois la peur du jeu vidéo de la part des adultes auront totalement disparu.

Le pire est de catégoriser et d’arrêter tout dialogue.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre/lundi13