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12 novembre 2012

L’incroyable histoire du Massaï blanc

Pierre Dubois, explorateur-cinéaste genevois, a réussi à pénétrer le cercle très fermé des Massaïs, en Tanzanie. Quatre ans en terres inconnues, dont il ramène un livre, un film et mille souvenirs.

Pierre Dubois dans son atelier avec des bobines de film
Pierre Dubois présentera le film 
retraçant sa vie 
avec les Massaïs dans le cadre des conférences «Connaissance du Monde».

Il a l’esprit baroudeur de Bernard Lavilliers et la dégaine frondeuse de Joseph Kessel, la chemise kaki et l’écharpe au vent, des perles massaï autour de la taille. Bagout, curiosité aventureuse, regard conquérant et jovialité, voilà pour camper l’homme.

Chez Pierre Dubois, à Genève, les murs sont couverts de carapaces de tatou et de tortues géantes, de jeux de racines, incroyable lacis boisé des arbres cathédrales d’Amazonie. Quant à son atelier, annexe au bout du jardin, où il rassemble son matériel, monte ses documentaires et entasse les divers objets ramenés de voyage, c’est une caverne d’Ali Baba: on y trouve des parures indiennes, des bâtons de berger massaï, des cornes de koudou, des blocs de sel de Tanzanie, des labrets et même des crottes séchées d’autruche collées sur un support à la manière d’une planche d’entomologie.

Une insatisfaction chronique de voyages

Pierre Dubois n’en finit pas de partir. C’est à peine s’il est là, tellement sa tête bourdonne de terres lointaines. A 63 ans, ce membre de la Société des explorateurs a déjà parcouru le globe plusieurs fois, à la recherche des indigènes d’Amazonie, sur les traces des bagnards de Cayenne ou des peuples premiers de la jungle malaise.

Malade en voyage? Jamais. Je n’ai eu que quelques dysenteries et un doigt arraché par les piranhas.

On se dit que, petit, il a dû lire trop de romans de Jules Verne, que les récits nomades de Nicolas Bouvier lui ont enfiévré le cerveau. Même pas. Il rêve en fait de devenir guide de montagne, s’essaie comme moniteur de ski. «Je voulais faire de l’exploration. J’avais la passion du risque, de l’exotisme aventureux, je ne suis à l’aise que lorsque j’ai des éléments forts en face de moi.» A 20 ans, il part pour l’Afghanistan, l’Iran, la Turquie, puis l’Amazonie, dont «il ne s’est jamais vraiment remis».

Mais sa dernière histoire sort vraiment de l’ordinaire, puisqu’il vient de passer quatre ans chez les Massaïs. C’est en crapahutant sur les volcans avec sa femme Eliane, qui le seconde dans son travail, qu’il atterrit un jour en Afrique de l’Est. Fasciné par le volcan aux laves blanches, Ol Doinyo Lengaï, c’est là qu’il rencontre un homme, qui lui fait cadeau d’une minuscule antilope. Etrange accueil qui lui vaut le retour du même personnage, deux jours plus tard. Et le début d’une incroyable amitié. Puisque cet homme, Olepello, chef de tribu massaï, lui demande alors sans préambule de devenir son frère.

Pierre Dubois accepte cette proposition un peu folle. Rentre en Europe et y retourne, seul, avec une caméra et sa gourde militaire. «Quand j’ai débarqué, je ne savais pas combien de temps je resterais. Et puis, il y a eu un attachement monstrueux… Cela dit, on n’arrive pas les mains dans les poches. J’ai offert du bétail pour pouvoir filmer.»

«On marche pieds nus dans le purin séché»

Ainsi, de 2006 à 2010, il a partagé le quotidien de cette société pastorale, dans les plaines brûlantes de la Tanzanie. «Il fait 45° C, c’est la misère. Pas d’eau, pas d’herbe. On marche pieds nus dans le purin séché. Toute la vie massaï se passe sur un tas de fumier», dit-il en rigolant.

Pierre Dubois a partagé la vie quotidienne des Massais durant plusieurs années.
Pierre Dubois a partagé la vie quotidienne des Massais durant plusieurs années.

Il loge alors dans une case du village, et se promène «à poil sous deux tissus rouges, un couteau à la ceinture». «Quand on se comporte comme eux, on pénètre extraordinairement le groupe.» Ce qui lui permet d’assister aux multiples cérémonies, d’accompagner les chasseurs de lion, de boire le sang des bovins. «C’est une vie dure, très spartiate. Il y a l’odeur, les nuées de mouches quand il pleut. J’ai souvent eu envie de rentrer. Mais l’écriture et les déplacements fréquents m’ont aidé à survivre.»

Pour tenir le coup, Pierre Dubois a deux recettes: bien dormir et bien manger. Il s’arrange pour aller chercher des légumes dans un village voisin – les Massaïs se nourrissent essentiellement de lait et de sang. «J’amenais des casseroles et tout le monde partageait mes repas du soir. C’est vrai que ma présence a un peu perturbé leur mode de vie.»

Des temps forts? Il part dans mille récits, fouille dans la masse buissonnante de ses souvenirs, mais revient plusieurs fois sur la cérémonie de la circoncision. «Pendant quatre jours, les jeunes garçons subissent des humiliations, les aînés les défient pour leur donner l’arrogance des guerriers. J’en tremblais de peur. Les armées du monde entier devraient faire des stages chez eux. Je n’ai jamais vu une larme couler.» Autant de pratiques dures, comme le perçage à vif des oreilles des petits garçons ou l’excision, qui n’éveillent en lui que le regard de l’ethnologue. «Je me vois mal dire quoi que ce soit. Je regarde, je prends note, mais je n’interviens jamais.»

Mille souvenirs sont fixés sur pellicule.
Mille souvenirs sont fixés sur pellicule.

De cette parenthèse africaine, «qui lui a tout appris», le bourlingueur est revenu avec une furieuse envie d’en faire un film et un livre. Qu’il présentera prochainement dans le cadre de Connaissance du Monde en Suisse romande et en France. Tout un matériel de mémoire, qu’il partage avec le public et qui lui permet de financer ses prochaines expéditions. «Je suis comme ces marins qui partaient sur les galions pour voir le vide qu’il y avait derrière l’horizon. Mon moteur, c’est de vivre des expériences», dit-il pour expliquer ses incessants allers-retours, convaincu qu’il y a encore des terres à découvrir, «pour autant que l’on quitte les voyages organisés et que l’on ose partir seul. Et puis chaque personne rencontrée est une terre inconnue!» Le coureur d’ailleurs rêve déjà de poser le pied dans le nord du Groenland, puis de retourner en Tanzanie bien sûr, puisqu’il garde un contact serré avec son «frère», à qui il a ouvert un compte mail pour qu’ils puissent correspondre par courrier électronique.

Mais Pierre Dubois, qui a l’enthousiasme aussi débordant que le lac Natron à la saison des pluies, tient encore à monter, dans l’intervalle, un film sur la Suisse. Une façon de reconnaître que l’exotisme aventureux, le dépaysement se nichent parfois aussi au coin de la rue.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Niels Ackermann / Rezo