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9 mars 2015

«Dans "Les Experts", les acteurs connaissent le scénario à l'avance»

Retraite oblige, Pierre Margot vient de quitter l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne qu’il a dirigée durant près de trente ans. Rencontre avec un véritable expert passé maître dans l’art de faire parler les indices.

Pierre Margot photo
Le criminaliste Pierre Margot a consacré plus de quarante ans de sa vie aux sciences forensiques.

Précisons pour commencer que vous êtes criminaliste et non criminologue. Votre domaine d’expertise à vous, ce sont donc les traces, celles que laissent les criminels derrière eux…

Exactement. Nous intervenons généralement après que le crime a eu lieu et nous nous demandons alors ce que l’on peut faire pour remonter jusqu’au criminel, et pour éventuellement savoir comment s’est déroulé l’événement. Notre travail, c’est d’essayer de comprendre ce que ces traces veulent nous dire, de les faire parler en quelque sorte.

Un peu comme dans la série «Les Experts»?

Le contenu de ces séries est assez éloigné de la réalité. A la télévision, il y a beaucoup de raccourcis, de choses irréalistes… On focalise sur des éléments spectaculaires qui ont un impact sur le show. Le but, on le sait, c’est de divertir!

Pierre Margot cherche des empreintes sur une tasse photo.
Pierre Margot cherche des empreintes sur une tasse.

Evidemment, dans la réalité, on ne résout pas un crime en 52 minutes !

Voilà. La différence avec la réalité, c’est que dans «Les Experts», les acteurs connaissent le scénario à l’avance.

Cette série a quand même contribué à rendre votre spécialité plus sexy, non?

Même si les séries ont sans doute contribué à ce que davantage de gymnasiens s’intéressent à la matière, l’augmentation du nombre d’étudiants (l’Ecole des sciences criminelles de Lausanne en compte aujourd’hui quelque 600, ndlr) date de bien avant Les Experts. Dès la fin des années 70, début des années 80, beaucoup de facultés de sciences en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne ont introduit des cours de forensique pour attirer des étudiants qui avaient alors tendance à se détourner des sciences dures.

Et à l’Université de Lausanne (UNIL)?

Ici, nous avons toujours eu la situation inverse. C’était déjà un milieu interdisciplinaire. La chimie est un outil intéressant et utile dans la perspective de nos démarches. Mais ça n’est bien sûr pas le but en soi.

Pierre Margot cherche des empreintes sur une tasse photo.

Votre travail d’investigation s’avère assurément moins romantique que dans les films et les romans policiers !

Moins romantique, je ne sais pas. Il y a beaucoup de chimie, beaucoup de physique, beaucoup de mathématiques... Donc, ça peut paraître difficile voire rébarbatif pour certains, mais être amusant pour d’autres. Si on fait ce genre de métier, c’est parce qu’on apprécie de travailler avec toutes ces sciences, qu’on est curieux, qu’on aime solutionner les problèmes. Finalement, faire la criminalistique, c’est un peu comme résoudre des puzzles.

Tout cela pour confondre les coupables, mais aussi – et on l’oublie trop souvent! – pour disculper les innocents…

Il y a un écho médiatique quand nous arrivons à démontrer ou à prouver un cas devant un tribunal. Mais ce que l’on ne voit pas, ce dont on ne parle pas, ce sont tous les cas où notre travail a permis de mettre hors de cause quelqu’un ou d’orienter l’enquête dans une autre direction. Ça, c’est la partie invisible de l’iceberg.

Pierre Margot cherche des empreintes sur une tasse photo.

Vous avez participé de près ou de loin à de nombreuses affaires retentissantes comme celles du Bloody Sunday, du meurtre du petit Grégory, du massacre de l’Ordre du temple solaire ou encore du «Rainbow Warrior». Une sacrée carrière?

C’est vrai que l’on m’attribue beaucoup de choses, mais je n’ai pas autant de mérites. Par exemple, tout le monde a l’impression que c’est moi qui ai résolu l’affaire du Rainbow Warrior, mais ce n’est pas du tout le cas. C’est la police néo-zélandaise qui a fait le travail. Nous, nous avons juste un peu aidé parce que nous avions développé des techniques – inconnues à l’époque – permettant de détecter des traces digitales sur des objets qui avaient été sous l’eau. C’est grâce à cela que l’on a pu retrouver, sous la ligne de flottaison du Zodiac utilisé lors de cette opération, les empreintes digitales des agents français qui avaient posé la bombe. C’est ce qui a permis de les identifier formellement et de les confondre.

Et quelle est l’affaire qui vous a le plus marqué?

Je n’ai pas vraiment de réponses à cette question. Il y a énormément d’affaires qui n’ont aucun intérêt médiatique, mais qui nous apportent une question scientifique captivante. Pour moi, chaque cas est une nouvelle énigme, chaque cas présente un aspect intéressant. Certains sont résolus en un petit quart d’heure et d’autres sont de vrais casse-tête chinois sur lesquels on peut passer des années, sans que l’on aboutisse forcément à une solution.

Pierre Margot cherche des empreintes sur une tasse photo.

Depuis vos débuts en criminalistique, il y a plus de quarante ans, les techniques ont drôlement évolué. Quel regard portez-vous sur ces avancées technologiques ?

Il y a eu l’avènement de l’ADN qui a été une véritable révolution, il y a un foisonnement de développements techniques qui donnent des résultats, mais finalement très peu de développements sur le plan fondamental. Pourquoi on détecte? Comment cherche-t-on? Comment interprète-t-on ce que l’on détecte? Comment ce que l’on détecte permet d’expliquer une activité? Autant de questions qui ont été un peu négligées par la recherche. Et c’est dans ce domaine que notre école a fait un grand saut il y a une vingtaine d’années en orientant toute une série de travaux sur ces problèmes d’enquête et d’investigation.

Il ne faut pas avoir une confiance aveugle dans la technique!

C’est cela. Parce que la technique n’est finalement qu’une extension de nos sens. En réalité, c’est ce qu’on en fait qui est important. Le risque, c’est d’être aveuglé par cette technique qui nous a coûté très cher et qui va résoudre tous les problèmes!

Aussi pointues soient-elles, les sciences forensiques ne se substitueront donc jamais au flair de l’enquêteur?

Les deux sont complémentaires. En revanche, je ne crois pas trop au flair de l’investigateur. Je pense plutôt qu’il a développé au cours de sa carrière des routines, des processus logiques souvent inconscients qu’il n’arrive donc pas à expliquer et qu’il est incapable de transmettre. C’est d’ailleurs un problème: comment former de bons investigateurs ? C’est une question que l’on se pose…

Pierre Margot cherche des empreintes sur une tasse photo.

Mais ne résout-on pas tout de même davantage d’affaires qu’auparavant grâce à ces avancées technologiques?

C’est peut-être se tirer une balle dans le pied que de dire que non. Pour certains types de crimes, les meurtres par exemple, j’ai le sentiment qu’on ne les résout pas mieux ni moins bien qu’il y a cinquante ans. Si l’on regarde les statistiques, le taux de résolution des meurtres se situe toujours autour de 95%. Pourquoi? Parce que ça se déroule pratiquement toujours dans un milieu relativement fermé où on a des victimes et des agresseurs désignés. Du coup, notre impact sur ces affaires-là est relativement mineur.

Ces progrès vous sont quand même utiles?

Oui et notamment dans la création de nouvelles pistes dans l’enquête, dans la compréhension des phénomènes criminels… Là, il y a un impact qui est extrêmement important.

Et le crime parfait, il existe?

Je ne pense pas. Mais l’enquête parfaite n’existe pas non plus. Il y a toujours ceux qui passeront entre les gouttes et les autres qui se feront pincer alors qu’ils ont magnifiquement préparé leur coup. 

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Rod