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5 août 2013

Pique-niques paniques

Professeur et écrivain, Jacques-Etienne Bovard décrypte les agapes en pleine nature. Quel type préférez-vous? Le «cro-magnon», le «pépère» ou le «royal»?

Portrait de Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard ou l'art de déjeuner sur l'herbe.

Fondamentalement, il n’existe que trois types de pique-nique: le «cro-magnon», barbare, le «pépère», barbant, et le «royal», baroque.

Le «cro-magnon» répond à l’appel profond de l’ancêtre chasseur-pêcheur-cueilleur qu’on a gardé vivant en soi. On s’assied sur un rocher ou un tronc. On a juste un bon couteau et un casse-croûte, qu’on déballe avec les doigts qui sentent la graisse à fusil, la truite ou le bolet. N’importe, on mord à plein saucisson, on boit au goulot, sans cesser de scruter la rivière ou le sentier: parbleu, on est toujours «en piste»!

Abruptes, intenses bouchées, robustes lampées! Et déjà revient le besoin sauvage de repartir, la bouche encore pleine. Ici, on se fond dans la nature, et voudrait y rester.

Le «pépère» répond à l’illusion selon laquelle il serait agréable de popoter dehors à peu près «comme à la maison». Ô chimère, ô piège: «à la maso», plutôt! Car tout se révèle compliqué, précaire, angoissant, tiède, flasque ou duraille. Votre viande n’en finit pas de ne pas cuire ou de s’enflammer sur le gril, tandis qu’on vous harcèle de conseils contradictoires. Vous avez oublié la glace, l’anti-moustique et la salière. La table branle, les chaises s’affaissent, les assiettes ploient sous les lourdes salades, les taboulés secs, les tsatsikis bizarres que les autres ont confectionnés. C’est le sacre du concombre blafard et du poivron rotogène. N’empêche, beaucoup raffolent de ces agapes. Gageons qu’ils n’en sont pas moins heureux de retrouver leur «chez soi»!

Le «royal» répond à l’élan artistique, donc intransigeant, minutieux et complètement déraisonnable, de réunir nature et civilisation «sur l’herbe», dans une sorte de vertige gustativo-bucolique. Quand c’est réussi, on ne discerne plus si le pré s’est métamorphosé en palace, ou si le palais s’est fait verger croulant de fruits. Sous les ombrages vous attendent vingt friandises plus raffinées les unes que les autres. Il y a des corbeilles tressées, des bouquets de fleurs, des carafes, des coussins, des plaids arrangés comme dans un tableau. Futilités, démesure, songe l’austère. Harmonie, grâce, savoure l’esthète. Merci, dit le juste. Et tous hument le vin frais.

Donc, lequel est votre gourde/gobelet/tasse de thé? On peut panacher, notez bien. Et par exemple organiser le premier, se porter pâle au second, et se faire inviter au troisième…

Auteur: Jacques-Etienne Bovard