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23 mars 2015

Plus de policiers pour faire face aux terroristes?

Paris, Copenhague et maintenant Tunis: toujours plus présente, la menace terroriste inquiète aussi la Suisse. Outre les décisions prises à Berne pour renforcer notre Service de renseignement, la lutte pourrait passer par une augmentation des forces de l’ordre.

Des policiers avec un chien photo
La lutte contre le terrorisme pourrait passer par une augmentation des forces de l'ordre. (Photo: Keystone)

Quelles mesures la Suisse doit-elle prendre pour faire face à la menace terroriste? Alors que, lundi dernier, le Conseil national lançait le débat sur la nouvelle loi sur le Renseignement, ayant pour but de renforcer les moyens à disposition de nos espions, du côté des forces de l’ordre, l’on s’interroge aussi et l’on s’inquiète. Y a-t-il suffisamment de policiers dans notre belle Helvétie pour protéger de manière efficace la population?


Pas si l’on en croit la recommandation de l’ONU, qui estime à 300 le nombre d’agents nécessaires pour 100 000 habitants dans un régime démocratique. Un quota que ne remplit pas notre pays, ainsi que le déplore la Fédération suisse des fonctionnaires de police. Même si, entre 2014 et 2015, les effectifs ont augmenté dans certains cantons (notamment Zurich, Vaud, Genève et le Tessin), il manquerait encore quelque 6000 policiers sur l’ensemble du territoire.


Pour le politologue Frédéric Esposito toutefois, les questions d’effectifs restent secondaires (lire ci-contre). Selon lui, «le contexte actuel est encore marqué par l’émotion suscitée par les attentats de Paris, et on ne pourra pas faire l’économie d’un débat de fond sur la sécurité de notre pays.»


Début mars, Didier Burkhalter annonçait d’ailleurs qu’une stratégie pour lutter contre le terrorisme était actuellement à l’étude et qu’elle serait présentée cet été, mettant notamment l’accent sur la collaboration internationale. Une task force a d’ores et déjà été créée en novembre dernier pour empêcher les ressortissants helvétiques de partir combattre auprès des djihadistes.

«Une réflexion de fond doit être menée sur la police»

Frédéric Esposito, politologue et directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité à Genève photo.
Frédéric Esposito, politologue et directeur de l’Observatoire Universitaire de la sécurité à Genève.

Frédéric Esposito, politologue et directeur de l’Observatoire Universitaire de la sécurité à Genève.

Notre pays risque-t-il vraiment d’être touché par des attaques terroristes?

Oui. La Suisse est exposée, comme tout Etat occidental et démocratique. Notre neutralité ne nous assure désormais plus nécessairement une protection et nous devons aujourd’hui légitimement nous interroger sur cette menace.

Le risque est toutefois moins important qu’en France, non?

L’intensité de la menace reste difficile à évaluer. Il existe un risque global, c’est un fait. Et la vidéo diffusée après les attentats à Paris visait nommément la France, la Belgique, l’Allemagne et la Suisse. Le danger est donc tout aussi important chez nous, même si la taille de notre pays, ainsi que son nombre limité de grandes métropoles, devraient en théorie réduire le risque.

De quelle manière les attentats de Paris ont-ils changé la donne?

Les attentats contre Charlie Hebdo visaient un symbole: un journal prônant la liberté d’expression. Même si la presse satyrique est moins ancrée dans notre tradition qu’en France, cette lutte est aussi le fait des journalistes suisses; en ce sens, ils sont aussi des cibles potentielles. Par ailleurs, ces attentats nous ont montré que la menace peut venir de l’intérieur du pays et qu’il est difficile de cerner le profil type du terroriste. Si le nombre de Suisses qui partent rejoindre les combattants de l’Etat islamique augmente, il ne faut pas sous-estimer non plus ceux qui restent et qui seraient disposés à organiser des attentats. Les autorités suisses doivent donc faire face à une double menace terroriste intérieure...

L’augmentation des effectifs des forces de l’ordre est-elle dès lors une mesure à envisager?

Il est difficile de répondre à cette question de manière globale. Selon les quotas établis par l’ONU, il nous manquerait en effet quelque 6000 policiers. Mais je ne pense pas que cette recommandation soit pertinente pour la Suisse. La question se pose en effet différemment pour un Etat fédéral et pour la Suisse, au niveau de chaque canton. Même si la menace terroriste concerne l’ensemble du territoire, les grandes métropoles sont en général davantage ciblées, de même que les cantons proches des frontières, comme Genève, qui doivent avant tout miser sur un renforcement de la coopération policière, avec la France notamment.

Ne faudrait-il pas envisager la création d’une unité d’élite fédérale?

La question se pose, en effet. Une chose est sûre: on ne peut pas faire reposer la sécurité du pays sur les seules polices cantonales, il s’agit d’alléger leur fardeau et de réfléchir en termes de stratégie et d’objectifs.

C’est-à-dire?

Se demander s’il faut augmenter les effectifs des forces de l’ordre ou se procurer un équipement de pointe pour mieux protéger nos policiers, même si c’est légitime, cela revient à aborder la question par le petit bout de la lorgnette. Je pense qu’une réflexion de fond doit être menée sur la police, à une échelle plus large que les cantons. L’ensemble du pays doit adopter une culture stratégique de sécurité commune. Le terrorisme moderne implique une brochette d’acteurs beaucoup plus vaste qu’auparavant, au profil aussi diversifié que des spécialistes du renseignement, des travailleurs sociaux ou encore des médiateurs interculturels.

A prendre des mesures trop ostentatoire, ne risque-t-on pas de faire le jeu des terroristes?

La manière dont on réagit à des attentats peut en effet être un indicateur sur l’importance donnée au problème. Si l’on en vient à contrôler, à restreindre, nos libertés individuelles, c’est en quelque sorte une victoire pour les groupes terroristes. Leur objectif étant de mettre nos sociétés sous pression, de les désorganiser économiquement, financièrement et politiquement. Il s’agit de trouver un juste équilibre entre les impératifs de sécurité et le respect de nos libertés.

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman