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11 mars 2013

Poisson d’eau douce en péril

Intronisé vertébré aquatique de l’année 2013 par la Fédération suisse de pêche, l’apron du Rhône, appelé aussi sorcier ou roi du Doubs, se meurt: on n’en compte plus que quelques dizaines d’individus dans le cours d’eau jurassien.

Un apron du Rhône (poisson)
Le poisson en voie de disparition 
ne se trouve que dans certains affluents du Rhône en France ou 
dans le Doubs. (Photo Keystone)
L'apron du Rhône (Photo Michel Roggo)
L'apron du Rhône (Photo Michel Roggo)

Le roi se meurt. Le roi du Doubs, s’entend. Autrement dit zingel asper, appelé aussi apron du Rhône ou encore sorcier du Doubs.

Un poisson unique au monde qu’on ne trouve que dans certains affluents du Rhône en France, de façon endémique, et en voie d’extinction dans son seul lieu de villégiature helvète: la boucle suisse du Doubs. Lors d’un recensement en 2012, seuls 52 spécimens d’aprons ont été en effet dénombrés dans le cours d’eau jurassien.

C’est dans ce contexte, début janvier, que la Fédération suisse de pêche (FSP) a intronisé l’apron du Rhône «poisson de l’année 2013». Parce qu’il «est minuit moins une!» ont dit les pêcheurs. D’autant, à les en croire, que «presque rien n’a été entrepris» malgré un concept de protection en place depuis 1999.

Et de rappeler au passage que ce poisson-là «constitue un élément essentiel de l’écosystème du Doubs» et donc «un dramatique exemple de la menace sur la biodiversité».

En cause toujours selon les pêcheurs, les fluctuations journalières de débit des centrales hydro­électriques, les obstacles artificiels à la circulation des poissons et la mauvaise qualité de l’eau, rejets excessifs d’engrais et de résidus chimiques d’origine aussi bien domestique qu’agricole.

Les organisations de défense de l’environnement ne sont pas en reste: le WWF et Pro Natura – avec la FSP – ont dénoncé une violation de la Convention de Berne que la Suisse et la France ont signée, et qui mentionne l’apron comme une espèce à protéger.

«Une enquête a été ouverte et un inspecteur qui ne sera ni Suisse ni Français est attendu pour mai-juin et qui rencontrera tous les acteurs», explique Lucienne Merguin Rossé (photo LDD) biologiste et chargée d’affaires à Pro Natura Jura. «Le fait que le Conseil de l’Europe s’intéresse désormais au dossier est une bonne chose: la Suisse et la France avaient tendance à se renvoyer la balle, alors qu’en matière d’environnement les frontières n’ont pas beaucoup de sens.»

La Suisse et les cantons de Neuchâtel et du Jura se sont fendus d’un rapport que les ONG jugent «symptomatique de l’attitude passive des autorités», s’indignant «qu’aucune mesure concrète de revitalisation de l’habitat de l’apron» ne soit présentée. Comme «l’assainissement des stations d’épuration polluantes et des sédiments accumulés derrière les barrages, la limitation des assèchements artificiels quotidiens de la rivière et l’adoption d’un plan pour réduire les pollutions dues à l’agriculture».

L'apron représente un élément essentiel pour l'écosystème du Doubs. (photo Mickael Bejean)
L'apron représente un élément essentiel pour l'écosystème du Doubs. (photo Mickael Bejean)

Lucienne Merguin Rossé soutient que le pouvoir politique ne veut voir dans le Doubs «qu’une source de profit, ce que ça rapporte sur le plan hydroélectrique». Et que «dans une société utilitariste ce petit poisson qui ne sert à rien, qu’on ne peut même pas manger» ne pèse pas bien lourd. «Alors qu’il nous délivre pourtant le message que nous devons nous préoccuper du fleuve, que nous avons la responsabilité de le protéger, pas seulement dans l’intérêt des poissons mais aussi dans le nôtre.»

De l’autre côté de la frontière, au Museum d’histoire naturelle de Besançon, Mickäel Béjean, spécialiste du poisson, qu’il élève en bassins, se montre formel et pessimiste:

La population d’aprons du Doubs n’en a que pour cinq à dix ans.

Grâce à son élevage, il a pu relâcher 700 alevins dans la Drôme. Pas question pourtant de repeupler le Doubs, explique-t-il dans Le Quotidien jurassien: «Nous choisissons des cours d’eau sains pour relâcher les aprons, ce qui n’est à l’évidence pas le cas du Doubs.» Lucienne Merguin Rossé veut pourtant y croire:

Rien n’est perdu, l’habitat de l’apron peut être recréé.

Auteur: Laurent Nicolet