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31 octobre 2011

Poulet ou carte postale?

Jean-François Duval, chroniqueur

Un jour, sur le coup de midi, alors que je voyageais avec un copain de fraîche date, celui-ci avait décrété que c’était le moment d’envoyer «les cartes postales». Je n’étais pas franchement emballé. Choisir une carte, rédiger quelques mots, dégoter des timbres m’a toujours paru une corvée. Quoi! tous ces efforts pour écrire des banalités, temps magnifique, nous avons vu ceci et cela, à bientôt, bisous… Rasoir! Hautement nuisible à la qualité des vacances.

En un tournemain, j’avais liquidé la chose: trois belles cartes avec juste ce qu’il fallait de mots, pas un de trop, pas un de pas assez: «Nous sommes à Llanfair-pwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch, sur l’île de Anglesey, pays de Galles, super car on nous apporte le lunch! Je vous laisse. Bye. P.S. Oui, vous avez bien lu, c’est le bled au nom le plus long du monde.»

Ensuite je passai prestement à l’excellent chicken in a basket (poulet frit servi dans une petite corbeille d’osier) tout en portant à mes lèvres la lourde chope de bière que l’aubergiste nous avait à chacun apportée. Je levai la mienne à la santé de mon compagnon, convaincu qu’elle allait s’entrechoquer avec la sienne.

Elle ne rencontra que le vide! Mon copain était encore fort affairé. A sa gauche, une énorme pile de cartes postales vierges, à sa droite, quelques autres déjà couvertes d’une belle écriture. Je n’en revenais pas: il écrivait même le sourire aux lèvres. Il paraissait si heureux et concentré que je n’osai l’interrompre. Lancé comme une locomotive, il poursuivait son ouvrage, tandis que je glissai dans ma bouche une frite épaisse comme trois haricots.

A deux heures, nous étions encore là. Il avait oublié ma présence, n’avait pas touché à son poulet, sa chope restait pleine, mais il avait écrit, euh, au moins… «Voilà, s’exclama-t-il brusquement, reposant son stylo. Terminé! j’ai écrit 150 cartes!» Il n’avait pas l’air accablé, mais dynamisé en diable, ravi de voir quatre hautes tours de cartes osciller devant lui en un fragile équilibre (je ne me doutais pas qu’il bétonnait ainsi son avenir).

Comme j’étais jeune et naïf, je me dis qu’il était fou. Le fou, c’était moi. Il a beaucoup mieux réussi dans la vie et la petite fortune que lui ont coûté ces 150 timbres s’est multipliée par quelques milliards (sous gestion). Je n’avais pas encore compris que deux philosophies de la vie s’affrontent. D’un côté, il y a ceux qui écrivent des cartes postales, de l’autre ceux qui n’en écrivent pas.

Ecrire une carte postale consiste, bête comme chou, à saisir l’occasion d’un déplacement pour dire: même quand je suis absent, même quand je suis au bout du monde, vous voyez, je pense à vous, vous continuez d’exister pour moi. La carte postale est une couverture pour signaler sa propre existence, entretenir et maintenir des contacts, parfois une vie durant. La meilleure façon de devenir millionnaire serait ainsi de passer son temps à voyager en expédiant des cartes postales.

Aujourd’hui, inutile de répéter à nos enfants: «Ah, mon petit, l’important dans la vie, c’est le réseautage.» Ils l’ont tous compris, tant ce nouveau mot pour dire «nouer et entretenir des relations» est favorisé par la technologie: e-mails, SMS, Facebook font bien mieux que les cartes postales. D’un clic, une seule personne peut vous mettre en rapport avec 150 autres, lesquelles se disent toutes entre elles: Je suis en Chine, en Patagonie, au sommet de l’Everest, mais je ne vous oublie pas, ne m’oubliez pas. Evidemment, l’expression «réseautage» sonne moins humaine, plus mécanique que celle de «relations», mais elle a le mérite d’être franche: elle joue cartes sur table.

Car quels grands-pères et grands-mères ne l’ont pas répété à de jeunes oreilles qui trouvaient le message bien abscons: «Ah, mon petit, le plus important dans la vie, c’est les relations.» Cette leçon, même les hommes des cavernes se la glissaient à l’oreille. Et encore plus les peuples de la mer, Crétois et Phéniciens qui avaient compris qu’affaires et relations ne font qu’un.

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs