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18 mai 2015

Pour en finir avec les conflits répétitifs

Refus de se coucher ou d’éteindre la télé, certaines scènes familiales se rejouent chaque jour. Comment rompre ces routines qui épuisent bien souvent parents et enfants?

Illustration de François Maret représentant une scène familial où des parents s'enferment dans une salle de bain jusqu'à ce que leur enfant se calme.

Tous les soirs, c’est la même histoire. Junior (7 ans) refuse d’aller se coucher. Du moins, pas avant d’avoir regardé un petit dessin animé, puis un autre, encore un autre, «le dernier je te promets...». Tous les soirs, ses parents commencent par lui rappeler calmement les règles du jeu – dix minutes d’écran avant de dormir, pas plus – puis rapidement s’énervent devant les supplications, les tentatives de négociation et les récriminations de leur rejeton. Le ton monte, les cris retentissent, les larmes jaillissent. Tous les soirs, adultes et enfant s’endorment excédés, fatigués de rejouer sans cesse le même film.

La scène vous paraît familière? Ou du moins ses grandes lignes, le contexte pouvant évoluer d’un foyer à l’autre, passant allègrement de la table à manger (finis ton assiette!) à la porte d’entrée (c’est la dixième fois que je te dis de mettre tes chaussures!)? Normal, rares sont les familles qui échappent à ces rituels pervers, comme les appelle le psychopédagogue français Jean-Marc David, auteur de l’ouvrage Résoudre les conflits répétitifs avec ses enfants. Mais comment expliquer que l’on s’enferme dans de tels schémas qui ne satisfont ni les petits ni les grands?

Relever les moments où tout va bien

Mauvaise éducation? Caractère obstiné des enfants? Humeur colérique de leurs parents? «Bien sûr, le tempérament du petit, de même que l’état d’esprit des adultes, peuvent entraîner certains comportements, souligne Fabrice Brodard, psychologue spécialiste de l’enfant et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Mais il faut aussi s’interroger sur l’interaction entre parents et enfants, et sur les pièges dans lesquels ils peuvent tomber.»

Et d’évoquer les risques de l’escalade: «Lorsque le petit refuse d’obéir à son papa et sa maman, ceux-ci vont progressivement monter le ton, et finir par crier, voire par lui donner une fessée. Si l’enfant se soumet finalement, il aura retenu que ses parents ne sont sérieux que s’ils élèvent beaucoup la voix. Un simple non ne suffira plus.» Du côté des adultes, même processus, ils en viendront à se dire qu’ils doivent nécessairement crier pour se faire obéir. Le schéma sera installé.

D’autant que pour Jean-Marc David, l’enfant se complaît dans ce rituel. En étant grondé, puni, il se sent exister aux yeux de ses parents. Si Fabrice Brodard hésite à cautionner la thèse selon laquelle le petit perçoit inconsciemment la punition comme une preuve d’amour, il reconnaît tout à fait son besoin vital d’attention.

Or, nous avons tendance à la lui donner uniquement lorsqu’il se conduit mal et à ne pas relever les moments où tout va bien.»

Pour éviter d’entrer dans ces schémas perpétuels, il s’agirait donc d’ignorer certains comportements négatifs. Mais avant tout de «développer les moments d’échanges de qualité avec son enfant, afin de s’assurer qu’on lui accorde suffisamment d’attention. En prenant le temps par exemple d’écouter leurs histoires lorsqu’ils rentrent de l’école. Ces instants privilégiés ont tendance à disparaître lorsque le climat familial est tendu par des conflits répétitifs.»

Autre conseil du spécialiste: trouver des moyens de valoriser les bons comportements de l’enfant. «S’il est difficile pour lui de rester sagement à table durant tout le repas, on peut le féliciter lorsqu’il se tient tranquille pendant déjà cinq minutes. Et dans une fratrie, il ne faut pas attendre qu’il y ait une bagarre pour réagir. Il s’agit aussi de signifier notre contentement lorsque frères et sœurs jouent ensemble calmement.»

Et si le rituel pervers est déjà établi, comment s’en débarrasser? «La première étape, c’est de prendre conscience qu’un schéma répétitif s’est installé, répond Fabrice Brodard. Et de dédramatiser: cela arrive dans toutes les familles.» Si Jean-Marc David, dans son ouvrage, recommande aux parents de s’isoler dans la salle de bain pour mieux ignorer l’attitude qu’ils souhaitent voir disparaître chez leur bambin (lire encadré), le psychologue lausannois préconise plutôt la méthode du time out, ou temps mort.

Changer un rituel, c’est possible

«Dans ce cas-là, c’est l’enfant qui est mis à l’écart, idéalement dans une pièce où il n’a pas de possibilité de distraction, l’idée étant de lui apprendre à mieux gérer ses émotions et de retirer l’attention sur le comportement négatif. L’adulte doit quant à lui rester calme, être cohérent, et ne pas céder aux tentatives de négociation ou de culpabilisation du petit.» Quitte à expliquer à l’enfant qu’on a besoin nous-mêmes d’un moment pour laisser retomber la colère avant de décider d’une éventuelle punition.

Bien sûr, précise le spécialiste, chaque situation est différente et appellera, selon le vécu des parents, de la famille, une réponse personnalisée. «Mais même si un rituel est installé depuis plusieurs années, il sera toujours possible de le modifier. Les enfants s’adaptent facilement.» Nous voilà rassurés.

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Maret (illustration)