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22 juin 2015

Pour l'amour des panneaux jaunes

Près de 65 000 kilomètres de chemins de randonnée balisés traversent notre pays, connu pour la qualité de son réseau. Dans l’ombre, quelque 1500 bénévoles assurent l’entretien et le balisage de ces sentiers.

Chef du secteur Franches-Montagnes ouest, Raphaël Marchon s’assure que les panneaux jaunes soient bien fixés.
Chef du secteur Franches-Montagnes ouest, Raphaël Marchon s’assure que les panneaux jaunes soient bien fixés.

Flambant neuf, un panneau jaune indiquant la direction du Noirmont (JU) – temps de marche: 40 minutes – vient de faire son apparition sur un poteau situé au carrefour des Emibois dans la commune de Muriaux. «Il y a un changement dans notre réseau, explique Martin Chaignat, chef technique à Jura Rando, l’association assurant la promotion du tourisme pédestre dans le canton. Cette route étant désormais fréquentée uniquement par des paysans, nous avons décidé de la rendre également accessible aux marcheurs.» D’où la nécessité d’installer un nouvel indicateur, tâche à laquelle s’attellent, en cette matinée ensoleillée de juin, le retraité jurassien et ses comparses Pierre Farine et Raphaël Marchon.

Martin Chaignat, Pierre Farine et Raphaël Marchon (de g. à d.) travaillent tous trois bénévolement pour Jura Rando.
Martin Chaignat, Pierre Farine et Raphaël Marchon (de g. à d.) travaillent tous trois bénévolement pour Jura Rando.

Ils sont quelque 1500 bénévoles à officier ainsi sur l’ensemble du territoire suisse. Aménageant, balisant, entretenant les 65 000 kilomètres de chemins de randonnée qui traversent notre pays pour le plus grand plaisir des usagers locaux et étrangers. Car notre belle Helvétie est souvent considérée comme le paradis des promeneurs, qu’ils affectionnent les petites balades en famille ou de plus ambitieuses excursions. Grande variété du tracé, état irréprochable des chemins et uniformité de la signalisation font en effet partie des objectifs de qualité de Suisse Rando, l’association faîtière de randonnée pédestre.

«Il s’agit du seul loisir actif inscrit dans la Constitution fédérale, précise Martin Chaignat. C’est peut-être ce qui nous différencie des autres pays: chez nous, une ordonnance intime aux cantons de consigner leur réseau de sentiers, de le réviser périodiquement et de le remanier au besoin.» Epaulé par dix chefs de secteur – une grande majorité de retraités – et par quelques autres bénévoles occasionnels, ce fervent passionné est donc en charge du Jura. «Nous avons l’obligation de parcourir au moins une fois par année les itinéraires balisés de notre secteur», relève-t-il. Avant d’ajouter: «Certains nécessitent plusieurs passages, surtout lorsqu’ils se situent sur des zones humides où la végétation pousse plus rapidement qu’ailleurs.»

Nettoyage de printemps

Dans le coffre de sa voiture, Martin Chaignat emporte toujours sa mallette d’outils nécessaires à l’entretien du balisage des sentiers.
Dans le coffre de sa voiture, Martin Chaignat emporte toujours sa mallette d’outils nécessaires à l’entretien du balisage des sentiers.

Au final, c’est presque quotidiennement qu’il se rend sur le terrain. Au volant de son break ou sac au dos, il est équipé d’un outillage divers et varié, plaquettes «ne jetez pas vos déchets», peinture en bouteille ou en boîte pour repeindre les losanges de signalisation (à l’aide d’un chablon, bien sûr!), chiffon pour laver les panneaux... «Chaque année, nous organisons un nettoyage de printemps, nous lessivons tous les indicateurs.» Un sacré défi puisque le canton du Jura regroupe 3800 panneaux, 8000 flèches de directions et 11 000 losanges! Pas trop physique, comme occupation? «Si, mais ça maintient», assurent les trois hommes!

Au programme aujourd’hui donc, actualisation du poteau des Emibois. Juché sur une petite échelle, Raphaël Marchon en profite également, avec l’aide de Pierre Farine, pour remplacer les panneaux déjà existants, dont l’état laisse supposer qu’ils subissent depuis belle lurette les caprices de la météo: «Cela faisait une vingtaine d’années qu’ils étaient en place», confirme Martin Chaignat. Resplendissants, les nouveaux indicateurs portent des inscriptions des deux côtés, pour plus de lisibilité. «Nous les fabriquons nous-mêmes. Et une petite entreprise du coin se charge d’imprimer les lettres, qui sont ensuite collées par des dames en réinsertion professionnelle.»

Après s’être interrogés sur l’esthétique du résultat final, ils reprennent leurs véhicules pour se rendre à quelques kilomètres de là, aux Sommêtres, sur le chemin des crêtes du Jura qui mène de Bâle à Genève. Il s’agit ici de redresser le poteau indicateur, qui a été un peu bousculé lors d’une coupe de bois. «Si nous observons relativement peu de vandalisme dans le canton, contrairement aux zones plus urbanisées, les exploitations forestières et agricoles nous causent quelques dégâts avec leurs machines, explique le chef technique. L’année dernière, nous avons recensé 240 poteaux tordus: nous en avons déjà redressé la moitié.»

Raphaël Marchon (à gauche) et Pierre Farine redressent un poteau à l’aide d’un tire-fort.
Raphaël Marchon (à gauche) et Pierre Farine redressent un poteau à l’aide d’un tire-fort.

A l’aide d’un niveau à bulle et d’un tire-fort – qui, par un système de pieu, de chaîne et de poulie, permet de rectifier la courbure – les trois hommes ont tôt fait de régler le problème. Leur travail du jour est achevé. Avant de rentrer chez lui, Martin Chaignat remarque encore un peu plus loin un tronc d’arbre à terre qui empiète sur le sentier: «Il va falloir qu’on s’en occupe!»

Le casse-tête de l’amélioration du réseau

Mais au travail de terrain, s’ajoute celui auquel le Jurassien s’attelle à la maison, penché sur des cartes du canton, à la recherche de nouveaux itinéraires. «Le réseau est vivant, en constante amélioration. L’un des chevaux de bataille de Suisse Rando, c’est d’éliminer le plus possible les portions de chemin sur revêtement dur, comme le goudron. L’idéal à atteindre serait un maximum d’environ 10% de l’ensemble du réseau.» Une tâche pas toujours évidente à accomplir selon lui, la plupart des sentiers partant du cœur des villes et villages. «Dans le Jura, nous avons réussi à abaisser ce chiffre de 40 à 27%, dont seulement 16 à 17% à l’extérieur des localités: nous sommes parmi les meilleurs en Suisse!»

Il évoque également la nécessité d’entretenir une bonne entente avec des partenaires tels que les agriculteurs et l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), certains sentiers devant parfois être déplacés lorsqu’ils traversent par exemple des zones protégées. Bref, un vrai casse-tête! Mais Martin Chaignat est un passionné et n’hésite jamais à veiller jusqu’à minuit pour trouver une solution qui accommodera tout le monde. Ajoutons que l’homme n’est pas novice en la matière: ancien vice-président de l’association bernoise du tourisme pédestre, il avait été mandaté au début des années 2000 pour réviser l’entier du réseau. Le canton avait d’ailleurs reçu en 2009 un prix décerné conjointement par Suisse Rando et l’Office fédéral des routes (OFROU)

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Basile Bornand