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19 octobre 2015

«Pour la première fois, on a affaire à des héros négatifs»

Expert ès séries télé, Vincent Colonna analyse ce phénomène de société qui fait chavirer les foules. Ce sémiologue nous parle de l’esprit subversif de ces nouvelles fictions et même de leur immoralité. Selon lui, l’essor de ces feuilletons contemporains est le signe que l’on entre dans une nouvelle ère culturelle…

Vincent Colonna photo
Pour Vincent Colonna, les séries télé d’aujourd’hui sont le signe que l’on est entré dans une nouvelle ère intellectuelle et artistique.

Les séries TV ont détrôné les films en prime time sur le petit écran, elles font la une des journaux, tout le monde en parle… Pourquoi cet incroyable engouement pour un genre qui existe tout de même depuis quelques décennies?

Principalement parce que la qualité, aussi bien plastique, visuelle que scénaristique de ces séries, a fait un bond en avant. Les histoires sont devenues plus complexes et abordent tous les sujets, alors qu’avant il y avait beaucoup d’interdits à la télévision. L’amorce de ce changement date des années 1990 et il s’affirme fortement dans la décennie 2000. On se trouve aujourd’hui dans un cercle vertueux: la série est devenue d’une très grande qualité esthétique et même, à mon avis, critique, elle fidélise le public et représente donc commercialement une bonne affaire pour les opérateurs de télévision.

Vincent Collona

Ce qui étonne, c’est que ces fictions télévisées parviennent à captiver et même à capturer les jeunes de la génération zapping, pourtant réputés pour leur inconstance face à l’écran!

Ils sont connus pour ne pas regarder la télévision, sauf la téléréalité. Mais effectivement ces séries-là les ont ramenés au petit écran. Bon, de façon relative parce qu’il regarde beaucoup sur ordinateur et sur tablette.

Dans votre dernier ouvrage, vous écrivez que ces séries jouent un rôle de doudou auprès de ces adolescents et jeunes adultes…

Winnicott (célèbre pédiatre et psychanalyste britannique, ndlr) dit que le doudou apporte un troisième monde au petit enfant, quelque chose qui lui permet d’accommoder sa relation aussi bien à ses pulsions intérieures qu’aux sollicitations de l’extérieur. La série est comme un doudou parce qu’elle propose aux jeunes gens d’aujourd’hui qui sont un peu déboussolés un monde enveloppant avec un art d’agir, des valeurs et des repères. Je pense que cela explique leur attachement, voire leur addiction à ces séries.

Encore considérés comme «mineurs» au début des années 1990, ces feuilletons sont désormais reconnus par l’intelligentsia, loués par l’avant-garde artistique. Qu’est-ce qui a changé durant ces quinze ans?

Il y a une qualité telle dans ces séries qu’il serait difficile de ne pas la reconnaître. Et puis, qu’un objet populaire comme la série télé soit encensé par des milieux très différents et par des critiques très exigeants, c’est aussi le signe que l’on sort d’une époque où il y avait une sorte de guerre entre la culture haute et la culture basse. Il y a des périodes dans l’histoire où il y a un fossé, un abîme entre les cultures populaire et aristocratique, et d’autres moments où ce n’est pas le cas. Et nous, on est en train de changer d’ère. Il y a des signaux qui vont dans ce sens. Internet contribue d’ailleurs à ce changement de façon très importante.

Inventives, sophistiquées, les séries d’auteur comme Breaking Bad, Dexter ou Game of Thrones s’avèrent subversives aussi…

Oui, elles sont très critiques envers les institutions et les comportements, sur le décalage qui existe entre ce que demande la société et ce que l’on fait réellement. Elles remplissent une fonction qui était jusqu’alors davantage le rôle du roman, à savoir déniaiser, traverser les faux-semblants. Ces séries-là vous montrent ce qu’est la réalité, l’autorité, le pouvoir de l’argent… En fait, elles dénoncent beaucoup de tares contemporaines. Elles sont très importantes parce que, loin d’être idéologiques, elles ont une fonction de démontage de beaucoup de choses dans la société.

Vincent Collona

La télévision, cet opium du peuple, servirait donc ici à ouvrir les yeux aux téléspectateurs. C’est un constat plutôt rassurant, non?

Effectivement, il y a là une fonction très salutaire et très saine. C’était une erreur de l’intelligentsia que d’avoir pu penser que tout divertissement populaire était un opium du peuple. C’est souvent des affirmations gratuites. En fait, il n’y a pas vraiment d’analyses derrière tout ça. On a plutôt l’impression que c’est une manière de valoriser des choses qui sont peu regardées.

Avec leurs dénouements malheureux et leurs personnages ambigus, ces productions bousculent la morale. Et ça, c’est nouveau à la télévision, un média à la vocation plutôt vertueuse...

Oui, tout à fait. Quand on fait un examen historique des spectacles populaires et de la télévision, on s’aperçoit que les histoires étaient jusqu’à présent vertueuses. Ça veut dire qu’à la fin, c’était toujours la justice qui triomphait et le méchant qui était puni. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, c’est plus compliqué. Prenez un personnage comme Dexter qui est un tueur en série en même temps qu’un technicien de la police, eh bien il s’en sort! Ce phénomène se développe de plus en plus, c’est très frappant parce que c’est complètement nouveau, on n’avait jamais vu ça avant.

Pourquoi les téléspectateurs s’attachent-ils à des héros sans foi ni loi à l’image de ce prof de chimie qui fonde un empire de la drogue ou encore de cette reine probe qui couche pour retrouver sa couronne?

Pour la première fois dans l’histoire, on a affaire à des héros négatifs. Qu’est-ce que cela signifie? Est-ce que c’est la conscience morale qui est en train de changer? Est-ce que les limites du bien et du mal sont en train d’être remplacées par les limites du légal et de l’illégal? Est-ce que c’est notre rapport à la fiction qui évolue, le public sachant très bien que ces héros immoraux ne sont pas des boussoles ni des modèles? Est-ce que c’est autre chose?... C’est très difficile de répondre à cette question. Ce qui fascine en tout cas chez ces héros négatifs, c’est qu’ils pensent d’abord à eux, qu’ils se débrouillent tout seuls, qu’ils sont autonomes, qu’ils n’hésitent pas à s’opposer à la société si nécessaire.

Vincent Collona

C’est un adieu à la morale?

On est dans une société où la morale a moins d’importance, où le juridique prend de plus en plus de place. C’est le modèle des Etats-Unis. Aujourd’hui, tout est légiféré. Or, en vous enlevant une part de liberté et une part de responsabilité, ça a un effet sur votre rapport à la morale… Parce que la morale, c’est faire usage de sa liberté.

Qu’est-ce que ça dit de nous, de notre monde?

Ça dit que ce monde est de plus en plus dur. Ça parle aussi du retrait de l’Etat, du fait que le collectif prend moins en charge les individus. C’est comme si une partie de ces fictions disaient: Oui, nous vivons ensemble! Oui, le vivre ensemble est important! Mais attention, personne ne va s’occuper de vous! C’est à vous de vous prendre en charge, même s’il faut faire des choses immorales pour cela, même si c’est au prix de flirter avec le mal.

Pour certains, l’essor de ces séries serait justement le symptôme d’une décadence de la culture et, par extension, de notre société…

Parler de décadence, c’est toujours un symptôme de peur et d’incompréhension devant un phénomène nouveau qui émerge. Aujourd’hui, en termes de narration, de discours, d’images, de complexité des histoires, la série est égale à un roman ou à un film indépendant. Donc, parler de décadence ne me paraît pas sérieux. En revanche, que l’on parle d’un grand changement, d’une mutation culturelle, d’une métamorphose, là je suis d’accord. Même ce rapport avec le mal ne signifie pas que la série télé est décadente. Cette immoralité, elle existe dans la grande littérature, dans la grande peinture, dans l’opéra depuis très longtemps. A mon avis, c’est plutôt un signe de maturité esthétique qu’un signe de décadence.

Vincent Collona

Dans votre dernier essai consacré aux séries télé, vous allez même jusqu’à affirmer que ce phénomène culturel est une véritable révolution, le signe qu’on est entré dans une nouvelle ère artistique et intellectuelle. Rien que ça!!?

On se trouve devant une révolution qui est incroyable et parfois dure à accepter. Il est ainsi certain que la place du livre et du cinéma va s’amenuiser. Un peu comme ce qui s’est passé avec le vinyle il y a quelques années. Mais on gagnera d’autres choses. Par exemple, tous les musées du monde seront dupliqués de façon virtuelle et on pourra les visiter en payant une somme modique. On reproduira des choses trop fragiles comme la chapelle Sixtine. Ça a déjà été fait avec la grotte Chauvet en France. Le virtuel va tout envahir.

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou