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6 juillet 2015

Pour que vivent les abeilles

A Cheyres (FR), Francine Golay élève des abeilles non pour leur miel, mais pour comprendre ce qui les tue et les aider à résister aux parasites. Alors que les colonies sont une nouvelle fois décimées, elle continue son combat contre les pesticides et pour une apiculture à la fois sauvage et contrôlée.

Francine Golay photo
Pour qu’elles restent en bonne santé et puissent se défendre contre les parasites, Francine Golay laissent leur miel aux abeilles.

«Les abeilles meurent par dizaines de milliers. En Suisse et dans le monde entier. L’hécatombe empire d’année en année, on le sait. On en parle. Mais, au fond, on ne fait pas grand-chose.» Depuis 2009 et ses premières ruches, Francine Golay n’a cessé d’observer le fonctionnement des butineuses. Tout en cherchant et développant des moyens de leur venir en aide. Si elle en élève, ce n’est pas pour produire du miel, mais pour étudier et expliquer les raisons de leur déclin. Cette Broyarde établie de longue date à Cheyres (FR) n’est pas seulement la meilleure amie de l’abeille: elle remet en question l’apiculture et l’agriculture intensives. «Une colonie d’abeilles doit être considérée comme un animal (Apis) constitué de milliers d’abeilles qui représentent les cellules de cet animal. La reine en constitue la tête, les rayons de cire le squelette.» Comme tous les êtres vivants, les abeilles obéissent à des lois naturelles. Ainsi, elles se reproduisent par un processus que l’on nomme essaimage, qui est une sélection naturelle. Rien à voir avec l’insémination artificielle, qui ne fait qu’accélérer l’affaiblissement de l’abeille.

Pour que la colonie puisse se défendre contre les parasites, encore faut-il qu’elle soit en bonne santé. C’est pourquoi Francine Golay leur laisse leur miel.

Le miel n’est pas fait pour se retrouver sur nos tartines mais pour être utilisé comme médicament.

Car le produit de base, le nectar, est un aliment pour les abeilles, le concentré des qualités pharmaceutiques des plantes butinées. Lorsqu’on le prélève et qu’on le remplace par du sucre, on les prive de cette défense naturelle. Qui plus est avec quelque chose d’indigeste pour elles. Il faut donc revenir à une apiculture plus respectueuse de l’abeille. Une apiculture sauvage et contrôlée.» Et Francine Golay de citer Rudolf Steiner, le fondateur de l’anthroposophie. Ses principes sont à l’origine de l’agriculture en biodynamie dont elle est une adepte. Il y a près d’un siècle, il affirmait que «l’apiculture à cadres mobiles avec ses rendements mirobolants ne durerait pas cent ans».

Les pesticides pointés du doigt


On l’aura compris, Francine Golay est de celles qui vivent dans la respect et la compréhension de la création. Musicienne, maman de deux grands fils, elle nous transmet le résultat de ses recherches: certes, le varroa, parasite d’origine asiatique, tue les abeilles, mais il est la conséquence des multiples agressions dues aux pesticides. Il peut proliférer quand les abeilles naissantes ne sont pas viables à cause du nectar et du pollen empoisonnés ramenés à la ruche. Celles-ci quittent la ruche au lieu de nettoyer les cellules. Le varroa peut alors proliférer.


Particuliers comme agriculteurs se retrouvent ensemble sur le banc des accusés. «Du côté des premiers, il suffit d’un petit effort pour se passer d’herbicide en nettoyant son allée. Ou d’accepter quelques mauvaises herbes dans son gazon.» En ce qui concerne l’agriculture, l’alerte est désormais mondiale (lire encadré), mais pour Francine Golay cela ne va ni assez loin ni assez vite.

C’est l’usage généralisé de ces produits toxiques qu’il faudrait interdire.

Et le temps presse. J’ai déjà répertorié de nombreuses malformations chez les butineuses comme chez les reines. De plus, quand une abeille entre dans la ruche couverte de pesticide, les autres la lèchent. Et quand le pollen est contaminé, c’est tout le couvain – qui s’en nourrit – qui est contaminé. Trois semaines après, les malformations apparaissent et elles sont spécifiques à chaque classe de pesticide.»

Francine Golay a mis au point plusieurs médicaments homéopathiques qui immunisent les abeilles contre le varroa. «Cela n’a pas empêché la mortalité de treize colonies sur quinze due à un insecticide contre le ver de la cerise. Cette année, tout est mort à cause de l’emploi répété d’insecticides et d’un herbicide au pied d’une haie de troènes et de la vigne vierge au début de la floraison. Ce qui signifie plus de trois semaines d’intense butinage de nectar et de pollen empoisonnés. Tout ce qui naissait n’avait plus d’ailes ainsi que les autres pollinisateurs. Les espèces s’éteignent par paliers. Et l’abeille a déjà atteint le dernier d’entre eux.»

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Matthieu Spohn