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17 mai 2016

Prédire l’avenir grâce aux données numériques

Philippe Cudré-Mauroux, professeur en informatique à l’Université de Fribourg, est un des grands spécialistes du Big Data. Ses travaux lui ont valu une subvention de deux millions d’euros de la part du Conseil européen de la recherche.

Pour Philippe Cudré-Mauroux, tout un chacun devrait pouvoir maîtriser la technologie du codage informatique.

Il est ici chez lui. Le Bullois Philippe Cudré-Mauroux, 39 ans, est depuis 2010 professeur à l’Institut d’informatique de l’Université de Fribourg. Mais avant ce «retour aux sources», ce grand spécialiste du Big Data est passé par de prestigieuses institutions: Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Eurecom en France, et aux Etats-Unis l’Université de Berkeley et le très réputé Massachusetts Institute of Technology (MIT).

En février dernier, ce parcours exemplaire a été couronné par une bourse prestigieuse du Conseil européen de la recherche de… deux millions d’euros. «L’argent servira principalement à engager entre quatre et cinq doctorants et post-doctorants pour renforcer mon équipe d’une dizaine de chercheurs», se réjouit le Fribourgeois.

Son laboratoire est spécialisé dans les données qualifiées de non relationnelles. «Depuis les débuts d’internet, elles croissent de manière exponentielle, détaille-t-il. Ce sont des données impossibles à représenter sous forme de tableau.» Il peut s’agir de textes (contenus des pages web, d’e-mails, etc.), de fichiers multimédia (photos, vidéos, etc.) ou encore de données GPS (données spatiales et temporelles).

Toutes ces informations mises ensemble forment ce qu’on appelle le Big Data. «Elles représentent une véritable mine d’or! Les entreprises l’ont bien compris, investissant massivement dans ce secteur de recherche.» Car de ces données complexes, on peut tirer des modèles prédictifs…

«Ce n’est pas encore Minority Report (film de science-fiction américain dans lequel un algorithme permet à la police d’arrêter les futurs brigands avant même qu’ils ne commettent des crimes, ndlr). Mais en intégrant dans nos calculs un maximum d’éléments, on peut déjà établir des prévisions très fiables.»

Le scientifique propose quelques exemples, parmi la multiplicité des applications du Big Data. «On peut déjà prévoir quelles routes connaîtront de forts risques d’embouteillage grâce à la récolte de données. Je pense notamment aux signaux envoyés par les téléphones portables des automobilistes et aux cartes GPS embarquées dans les véhicules. Mais l’on peut aussi intégrer dans le calcul des éléments plus complexes, par exemple une dépêche de la police publiée sur internet et qui annoncerait un accident de la route...» Dans un horizon plus lointain, la médecine aussi pourrait profiter de ces recherches. «On pourra mettre au point des médicaments personnalisés et donc bien plus efficaces, grâce à l’intégration du profil génétique des patients ou à d’autres informations biométriques.»

Et la sphère privée dans tout ça?

Les géants du web jouent le rôle de pionniers dans ce secteur. «L’exemple le plus célèbre, c’est celui de Google qui enregistre la plupart de vos actions sur ses services pour afficher ensuite sur votre écran des publicités ciblées, donc bien plus lucratives.» Mais le Big Data va bien au-delà… La preuve, avec Netflix: «Le portail de vidéos en streaming dispose d’une quantité effarante de données à propos des habitudes de chaque utilisateur. Chaque clic sur la plateforme est enregistré! Ce qui permet à l’entreprise de produire des séries qui colleront au plus près des goûts de ses abonnés, à l’image de House of Cards.»

Si le Big Data est synonyme de progrès, il comporte aussi sa part de risques en ce qui concerne la protection des données. Philippe Cudré-Mauroux, à l’instar des autres chercheurs de la discipline, y est particulièrement sensibilisé.

On nous demande régulièrement de montrer patte blanche. Dans le cas de cette bourse européenne aussi, j’ai dû apporter des garanties à ce sujet.»

Au cours de sa carrière, le Bullois a collaboré avec plusieurs grandes entreprises actives dans ce secteur. «Elles travaillent toutes dans la légalité», assure-t-il. Ce qui n’empêche pas le professeur de militer pour davantage de transparence de leur part. «J’ai moi-même parfois des difficultés à comprendre en détail les chartes de confidentialité soumises aux internautes… Ces textes sont trop compliqués, trop vagues ou trop souvent modifiés.»

Certains pays – les Etats-Unis en tête – n’hésitent pas à scruter systématiquement les informations les plus personnelles dans le but affiché de renforcer la sécurité intérieure. Les Etats européens en revanche se montrent bien plus frileux lorsqu’il s’agit de toucher à la vie privée de leurs citoyens. A tort? «Ce n’est pas à moi d’en décider. Ni même au Conseil fédéral… C’est un véritable choix de société, sur lequel le peuple aura à se prononcer.»

Le problème, c’est que le sujet est particulièrement technique. La solution de Philippe Cudré-Mauroux: inclure dans les cursus scolaires des cours obligatoires de codage informatique. «Des pays, comme l’Angleterre, ont déjà franchi le pas dès le primaire. La Suisse pourrait prendre exemple! Il est impératif que les citoyens de demain puissent comprendre ces technologies, très puissantes, et qui occuperont une place croissante dans notre société.»

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Dominique Smaz