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22 février 2016

Premiers pas en peau de phoque

Le ski de randonnée a la cote sous nos latitudes. Après une initiation en compagnie d’un guide de montagne dans la région du massif des Gastlosen, à la frontière des cantons de Fribourg et de Berne, le phénomène s’explique aisément.

Une journée d'initiation au ski de randonnée.

Rendez-vous au petit matin sur un parking à la périphérie de Bulle. Le fond de l’air est frais. Je serre la main des deux autres participants à cette initiation au ski de randonnée: Sylvie de Gumefens (FR) et Olivier de Moutier (BE). Elle n’a que peu d’expérience de la peau de phoque. «Je ne me suis jamais éloignée des pistes de La Berra.» Lui n’en est pas à sa première expédition; il a déjà crapahuté dans les Alpes et sur les contreforts du Chasseral.

Sébastien Fragnière – Seb pour les intimes – est évidemment aussi de la partie. C’est notre guide de montagne, notre chaperon. Il nous invite à le suivre, direction Abländschen (BE), un hameau perdu au pied des Gastlosen. Quelques minutes et kilomètres plus tard, nous voici au point de départ, à environ 1300 mètres d’altitude. Plus possible de reculer.

Chacun glisse ses orteils dans les souliers à coque, sans trop serrer ces derniers et sans oublier de les régler sur «marche». Deuxième étape: fixer les peaux de phoque sur les semelles de nos skis. Celles-ci collent aux gants, je n’arrive pas à m’en dépêtrer à l’instar du capitaine Haddock avec son sparadrap dans L’Affaire Tournesol. Seb vient à mon secours.

Voilà, c’est bien! Maintenant, tu peux les caresser dans le sens du poil pour bien les lisser. Ahahah!»

Ce Gruérien adopte un ton plus sérieux au moment de parler du DVA, le détecteur de victimes d’avalanche. «Cet appareil fournit la position et les données vitales de la personne ensevelie. Vous le placez au plus près du corps. Parce que, quand on a chaud, on enlève la veste, puis le gros pull et le DVA avec et on met le tout dans le sac. Et à la fin, les sauveteurs ne retrouvent que le pique-nique.»

En tête de la colonne, le guide Sébastien Fragnière, suivi de Sylvie et d’Olivier.

Dans le sac à dos, à côté du thermos et des sandwiches, nous glissons tous une pelle et une sonde. Le kit sécurité est ainsi complet. Face à nous, un manteau de neige stable (le risque d’avalanche est de degré faible, selon Seb) et immaculé. Cap donc sur les Gastlosen, ces Inhospitalières à l’ombre desquelles va se dérouler cette première hivernale.

Le ski de rando, c’est un sport de flemmard»,

commente avec un large sourire notre guide. «Ça, c’est le premier mensonge de la journée», rétorque l’un des participants. Rire général. S’il a dit cela, c’est parce qu’il faut traîner les pieds comme on le fait le dimanche matin quand on déboule dans la cuisine en pyjama et pantoufles. Cela évite de se fatiguer inutilement. Quant aux bâtons, ils ne devraient servir, en principe, qu’à assurer l’équilibre.

Premiers obstacles

Notre colonne se met en branle à la vitesse d’un défilé de manchots sur la banquise. Rien à voir avec le rythme endiablé de la Patrouille des Glaciers. J’avais lu qu’un débutant pouvait avaler 250 mètres de dénivelé positif par heure, alors qu’un compétiteur de haut niveau en engloutissait allégrement 1400 mètres durant le même laps de temps!

Soudain, la déclivité s’accentue. Plus possible de progresser, même en faisant des mini-lacets. Unique technique pour franchir l’obstacle: la conversion! Seb nous en rappelle les rudiments et nous fait une démonstration. Il ressemble à Noureev dans Le Lac des cygnes. Nous, à de vilains petits canards un brin patauds. Bon, après une demi-douzaine de ces génuflexions, nous commençons à «choper le truc».

Sébastien Fragnière fixe la peau de phoque sous la semelle de son ski.

Nous progressons maintenant à flanc de coteau, comme des dahus. J’ai enfin trouvé mon second souffle et un sentiment de quiétude m’envahit doucement. Je lève les yeux de mes spatules pour goûter au décor de meringues géantes à la double-crème que nous traversons. Le froid, le silence, l’air pur, la virginité de l’espace qui nous entoure, cette impression de retour à une nature brute et sauvage… C’est cela la montagne.

Courte pause et petit en-cas avant de monter jusqu’au sommet du Husegg (1998 m), point culminant de ce périple dans les Préalpes bernoises. Les derniers mètres s’avèrent abrupts, nous obligeant à multiplier les conversions. Le vide d’un côté, des rafales de vent violent de l’autre, ça ne rigole pas! Les encouragements de notre guide nous rassérènent.

Olivier, va de l’autre côté parce que là tu es sur une corniche de neige!»

Il n’avait rien vu, nous non plus.

Une vue à couper le souffle

Sur l’avant-toit du monde, vue en panavision et technicolor sur les Alpes. Je crois que je n’ai jamais autant apprécié un panorama de ma vie. Il faut dire que je l’ai mérité. Seb félicite les messieurs d’une poignée de main et Sylvie d’une bise. Pas le temps de mollir. Il faut enlever les peaux qui se débattent et s’entortillent dans la bourrasque comme des serpents pris de colique néphrétique. Ensuite, bloquer les fixations, resserrer les boucles de nos souliers et mettre ceux-ci en position «ski» pour la descente hors piste qui nous attend.

Le matériel pour le ski de randonnée.

C’est parti! La neige est un peu lourde, mais pas trop quand même. Les premiers virages sont hésitants, mais comme la pente n’est pas trop verti­gineuse, je m’enhardis. Mais voilà qu’elle devient raide, nettement plus raide. Elle frise même les 40% nous apprend notre guide qui la dévale comme si de rien n’était. Moi, je fais de grandes, de très grandes bananes ponctuées d’une chute sans gravité.

Elle est bonne?» «Ouais, ouais, excellente!»

Je ris jaune et me relève avec un léger mal à l’ego. J’ai atteint mes limites, moi qui me croyais skieur tout-terrain.

Plus bas, je me console en croquant dans mon jambon-beurre. Mon moral est à nouveau au beau fixe, en diapason avec la météo. Comme un oignon, je me débarrasse d’une couche de vêtements et chausse mes lunettes de soleil. Le retour se fait tout en douceur jusqu’au parking. Dernier arrêt dans un café de Charmey (FR) où nous trinquons à cette belle et inoubliable randonnée.

Infos : www.croc-montagne.ch

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens