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16 septembre 2013

«On peut très bien produire en Europe!»

Robin Cornelius, fondateur de Switcher, nous fait part de sa vision du monde et explique pourquoi il intensifie sa collaboration avec Migros.

Robin Cornelius dans un entrepôt et sur un tuk-tuk rempli de cartons de marchandises.
Robin Cornelius dans un entrepôt et sur un tuk-tuk rempli de cartons de marchandises.

Vous dirigez depuis plus de trente ans une entreprise fidèle aux valeurs morales de commerce équitable et de développement durable. Etiez-vous baba cool lorsque vous avez fondé Switcher en 1981?

On l’était tous, à l’époque! Mais ça n’a rien à voir. Mes parents étaient alors repartis en Suède. Je devais me débrouiller. J’avais une bourse d’étudiant et je bossais comme taxi de nuit. Voyant à la télévision le président américain Jimmy Carter qui faisait son jogging (photo: The U.S. National Archives and Records Administration), j’ai trouvé ses vêtements cool. Cela m’a donné l’envie de lancer Switcher.

Mais d’où viennent toutes ces valeurs sur lesquelles s’appuie votre entreprise?

On m’avait dit que pour faire des habits en coton, il fallait aller en Inde, où il y a le coton. J’y suis allé et, au fil de mes voyages, j’ai bien observé, notamment les enfants non scolarisés dans les rues. Alors j’ai dit à mon partenaire local: «On va ouvrir une école.» Ainsi fut fait. La première école Switcher fut construite avec 180 élèves.

Dans les usines indiennes avec qui vous travaillez, que signifie commerce respectueux?

Tout d’abord s’engager sur un code de conduite. Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros, en avait déjà parlé dans les années 1950. C’était un vrai pionnier à mes yeux. Ça parle de droits égaux entre hommes et femmes, de contrats de travail, d’heures supplémentaires payées au double tarif. Pas de travail à la pièce mais une rétribution à l’heure. Nous travaillons avec Fairwear, une ONG qui contrôle sur place, de manière indépendante, le respect des conditions de travail, de sécurité, d’hygiène, etc.

Robin Cornelius lors de l'entretien.
Robin Cornelius: «Le basic, c’est du durable.»

Comment êtes-vous arrivé à ces valeurs?

Dans une grande entreprise, vous avez un chef de finances, puis des chefs acheteurs qui doivent tenir des budgets. Leurs moyens d’action sont limités. Moi, je faisais tout. Si on fait les choses bien, au juste prix, avec les bonnes conditions, le soir, on s’endort la conscience légère.



Si on ne devait retenir qu’un seul principe Switcher?

Moins c’est mieux! Moins de consommation à outrance. Quand vous achetez un produit, posez-vous cette question: «En ai-je vraiment besoin?»

Mais c’est se tirer une balle dans le pied, commercialement parlant?

Non, c’est la vérité. Switcher ne propose que des produits basic. Le basic, c’est du durable: on le réutilise. C’est un produit bourré de vitamines durables et de valeurs invisibles comme la traçabilité.

Comment pouvez-vous garantir tout le chemin d’un vêtement depuis sa fabrication?

En mettant un code sur chaque habit, son ADN (il soulève sa chemise et montre une étiquette). Sur le site www.respect-code.org , vous entrez ce code et pouvez lire de quel lot il provient, son mode de transport, son bilan CO2, etc. Vous pouvez tout savoir sur chaque étape de la production car chaque acteur de la chaîne est responsable de fournir les certificats nécessaires.

Il faut arrêter de croire que le consommateur s’en fiche. Il faut l’informer, lui donner le choix.

C’est l’avenir du commerce équitable?

Je vous mets au défi de savoir quoi que ce soit sur vos chaussures ou votre cardigan, à part le prix et la marque. Et c’est censé nous suffire? Vous avez le droit à une information immédiate. L’idéal serait une Migros Data à l’envers: un tampon qui renseignerait sur le nombre d’années pendant lesquelles on porte tel habit. Plus c’est vieux, plus c’est smart!

C’est utopique, à voir la tendance à la consommation fashion…

On va vers le commerce équitable, c’est certain. Les conditions s’améliorent. Quand, il y a vingt-cinq ans, nous avons introduit dans notre code de conduite la suppression du travail des enfants, c’était la lune! Maintenant, les trois quarts des usines sont auditées. Le consommateur doit s’intéresser à ce qu’il y a derrière le produit.

Comment l’aider?

On pourrait mettre des petites étiquettes sur les produits selon leur bilan écologique: de couleur verte pour des fraises achetées en juillet, mais rouge pour des fraises en décembre, par exemple. Et, à la caisse, chaque consommateur aurait l’écobilan de son chariot. Ça va venir!

Quant à l’avenir de Switcher, il est européen: vous relocalisez!

Il y a dix ans, je parlais déjà en termes de focalisation: relancer les métiers qui se perdent dans une région donnée, comme l’Europe. Le Portugal a vécu de l’exportation textile pendant longtemps. Après une période de déclin, cette industrie va repartir. On fera un peu moins de volume, mais du volume responsable.

Aujourd’hui, 60% de nos produits proviennent du Portugal et de Roumanie. En plaçant des commandes en Europe, les marges sont certes moindres, mais les frais de transport aussi.

La réactivité est bien meilleure. On peut très bien produire en Europe.

Vous dites dans votre livre que les innovations sont rarement engendrées par des managers. Un entrepreneur n’est donc pas un manager?

Non. C’est un artiste qui cherche à rallier les gens. Il flirte avec l’utopie, le rêve et la réalité. L’important n’est pas ce qu’il fait mais la manière dont il le fait. Avec quelques bons entrepreneurs, vous changez un pays!

Vous consacrez un chapitre à l’importance du travail en coopération. C’est ce que représente Migros pour vous?

C’est un partenaire stratégique, oui, complètement! C’est le détaillant qui est le plus proche de nos valeurs! Duttweiler était un visionnaire et l’entrepreneur qui, selon moi, a le plus marqué la Suisse.

Pour vous pourtant, l’avenir appartient aux femmes…

Le XXIe siècle sera féminin ou ne sera pas! Les entreprises qui ont des valeurs féminines, issues du courage, comme l’écoute, la transparence ou la solidarité, prennent de l’importance dans nos sociétés. Au contraire des entreprises masculines issues de la peur, où dominent l’arrogance, la puissance, l’opacité.

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Mathieu Rod