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9 juillet 2012

Promenade au fil de l’art

A Zurich, la plus grande exposition en plein air de Suisse, «Art and the city», permet d’admirer les œuvres de plasticiens mondialement connus tout en découvrant un quartier en plein essor.

Christoph Doswald
Christoph Doswald, commissaire de l'exposition.

Comment mesure-t-on le dynamisme d’une ville? Au nombre de grues tournoyant dans le ciel! C’est du moins la réponse que donnent beaucoup d’économistes. Force est alors de constater, à la vue des deux forêts métalliques longeant les voies de chemin de fer, que Zurich connaît une croissance pour le moins impressionnante. D’un côté, Europaallee, future ville dans la ville, accueillera bureaux, appartements, magasins et écoles. De l’autre, le quartier de Zurich West qui s’étend grosso modo de la Prime Tower, le plus haut bâtiment de Suisse, jusqu’à la gare d’Altstetten, attire de grandes entreprises séduites par les tours qui s’y dressent ou s’y dresseront dans un futur proche.

Les gens peuvent s’intéresser aux œuvres ou tout simplement passer leur chemin.

Attention toutefois, parmi tous ces chantiers se cachent des leurres. C’est le cas de cette modeste grue jaune placée sur Turbinenplatz. Un passant distrait n’y verra sans doute là qu’un engin de chantier de plus. Pourtant, à y regarder de plus près, il pourra remarquer l’absence de travailleurs aux alentours et surtout que son crochet essaie désespérément de soulever le sol. Pour tout dire, il s’agit ici d’une installation imaginée par la Genevoise Vanessa Billy dans le cadre d’Art and the city. Cette exposition en plein air, qui regroupe quarante-trois artistes contemporains, se veut la plus grande du genre en Suisse.

«Vanessa», de l’artiste saint-gallois Alex Hanimann, est l’une des pièces maîtresses de l’exposition en plein air.
«Vanessa», de l’artiste saint-gallois Alex Hanimann, est l’une des pièces maîtresses de l’exposition en plein air.

«Après avoir vu ses habitants partir en banlieue, la commune de Zurich connaît une augmentation de sa population depuis une dizaine d’années. Or, il ne suffit pas de créer des habitations et des routes pour accueillir ces résidents. Il faut également animer les nouvelles zones urbaines. Tel est notamment le but d’Art and the city», explique Christoph Doswald, commissaire de l’exposition et président de la commission Art dans l’espace public de la ville.

Logiquement, la majorité des œuvres a donc été placée dans le quartier de Zurich West. Toutefois, les sculptures n’ont pas été parachutées par hasard. Chaque emplacement a été choisi avec le plus grand soin de manière à raconter une histoire.

Un hommage aux jardiniers en herbe

Prenons par exemple ces deux statues monumentales de l’artiste star Paul McCarthy, Apple Tree Boy et Apple Tree Girl. Mesurant plus de cinq mètres de haut, ces deux figures en aluminium ont été déposées à l’entrée de jardins familiaux appelés à disparaître. «Ils seront remplacés par un parc urbain. Leurs propriétaires vont perdre leur lopin de terre qu’ils aimaient cultiver et seront chassés de leur petit paradis, explique Christoph Doswald. Les deux personnages qui évoquent Adam et Eve doivent être ici vus comme un hommage.»

Avec leurs caméras de surveillance, Taiyo Onorato et Nico Krebs ont choisi de travailler sur le thème du contrôle social.
Avec leurs caméras de surveillance, Taiyo Onorato et Nico Krebs ont choisi de travailler sur le thème du contrôle social.

La station-service en ruine imaginée par Michael Meier et Christoph Franz, deux étudiants de la Haute Ecole des arts de Zurich, constitue un autre bon exemple de dialogue entre l’œuvre et son site. Construite en bois spécialement pour l’exposition et placée sur un terrain vague à proximité immédiate d’une ancienne sortie d’autoroute à Altstetten, la bâtisse projette le visiteur dans une époque future, lorsque les réserves de pétrole seront à sec.

Beaucoup de gens n’osent pas franchir la porte d’un musée parce qu’ils estiment que ce monde n’est pas pour eux.

Toutes les pièces présentées ne sont pas aussi spectaculaires. Il en va ainsi de ce carré lumineux où sont inscrits les mots Love et Hate. Imaginé par l’Autrichien Heimo Zobernig, il remplace subtilement l’enseigne d’un restaurant qui vantait une bière.

Ce cache-cache avec l’art rend d’ailleurs la visite de l’exposition particulièrement stimulante puisque très souvent le visiteur, qui se met en mode découverte, est en droit de se demander s’il est ou non en face d’une œuvre figurant dans le catalogue d’Art and the city. «A côté de chaque pièce se trouve un panneau explicatif en allemand et en anglais», rassure toutefois Christoph Doswald.

Sur la Paradeplatz, en plein quartier des banques, trônent les fauteuils en marbre du Chinois Ai Weiwei.
Sur la 
Paradeplatz, en plein quartier des banques, trônent les fauteuils en marbre du Chinois Ai Weiwei.

L’amateur ne devra cependant pas chercher un itinéraire à suivre pour aller d’un site à l’autre. Il n’y en a tout simplement pas. Et c’est tant mieux, le jeu de piste n’en est que plus ludique. «On peut commencer la visite n’importe où et la terminer où on veut, précise le commissaire d’exposition. Pour s’y retrouver, il est possible d’imprimer un plan sur internet ou de télécharger une application pour Iphone qui répertorie tous les projets participants.»

Une expo photo dans un appartement de luxe

Impossible donc de se perdre et de manquer les œuvres de l’Italien Maurizio Cattelan ou du Valaisan Valentin Carron. Quant aux photographies de Zurich prises par le New-Yorkais Roe Ethridge, elles ornent plus de trois cents emplacements normalement réservés aux affiches publicitaires ainsi que les murs d’un appartement haut de gamme situé au sommet de la tour abritant notamment l’hôtel Renaissance. Le seul hic lorsqu’on atteint le vingt-troisième étage: la vue spectaculaire ainsi que le grandiose pied-à-terre (à vendre) ont tendance à faire passer le travail de l’artiste au second plan.

Michael Meier et Christoph Franz ont imaginé une station-service dans un monde sans pétrole.
Michael Meier et Christoph Franz ont imaginé une station-service dans un monde sans pétrole.

Avec un budget de 2,1 millions, pris en charge par la ville de Zurich à hauteur de 700 000 francs et de nombreux partenaires, dont le Pour-cent culturel Migros, Art and the city souhaite rendre l’art accessible au plus grand nombre. «Beaucoup de gens n’osent pas franchir les portes d’un musée, car ils estiment que ce monde n’est pas pour eux. Ici, nous leur faisons une proposition: ils peuvent s’intéresser aux œuvres ou tout simplement passer leur chemin», explique le commissaire d’exposition.

Jugée trop dispendieuse notamment par la droite dure qui a crié au gaspillage, l’exposition dont le vernissage a eu lieu début juin rencontre déjà le succès. «Je reçois beaucoup d’échos positifs. Que ce soit de la part des habitants ou des visiteurs de l’extérieur», se réjouit Christoph Doswald.

Par ailleurs, la manifestation s’inscrit parfaitement dans la stratégie de Zurich visant à renforcer sa position sur la scène artistique internationale. «Autrefois, Zurich était une ville industrielle. Aujourd’hui, les banques dominent. A l’avenir, le secteur de la création pèsera toujours plus. Actuellement, 11% des richesses produites aux bords de la Limmat proviennent déjà de ce domaine qui comprend les galeries, les agences de publicité ou les bureaux d’architecte. Et la tendance est à la hausse.»

Les deux fauteuils en marbre blanc de l’artiste chinois Ai Weiwei placés devant le siège du Credit Suisse sur Paradeplatz semblent d’ailleurs illustrer ce passage de flambeau. Ce faisant, Zurich la banquière ose se remettre en question. En soi déjà, la démarche est artistique.

Les Apple Tree Boy et Apple Tree Girl: les pendants américains des nains de jardin. Une œuvre de Paul McCarthy.
Les Apple Tree Boy et Apple Tree Girl: les pendants américains des nains de jardin. Une œuvre de Paul McCarthy.

Carnet pratique

L’exposition «Art and the city» se déroule jusqu’au 23 septembre 2012 à Zurich, essentiellement dans le 5e arrondissement de la ville, sur une bande allant du théâtre Schiffbau jusqu’à la gare d’Alstetten en passant par le stade du Hardturm (aujourd’hui rasé). Une minorité d’œuvres est présentée aux abords de la Bahnhofstrasse.

Gratuite, la manifestation a lieu en plein air et n’est donc pas soumise à des heures d’ouverture (exception: l’expo de photos de Roe Ethridge est visible les jeudis de 17 à 20 h et les samedis de 14 à 17 h au sommet de la Mobimo Tower, la tour abritant l’hôtel Renaissance).

Des visites guidées sont organisées en ­allemand et en anglais ainsi que, sur demande, en français.

 Un catalogue ainsi que le programme des performances est disponible à la réception de l’hôtel Renaissance, Turbinenstrasse 20.

Infos détaillées sur www.artandthecity.ch (en allemand et en anglais).

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Paco Carrascosa