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15 avril 2013

Prostituée et syndicaliste

Fille de joie et mère de famille, Angelina, quadra colombienne, est à l’origine de la création du Syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe. Une première en Suisse.

Portrait d'Angelina, présidente du  Syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe.
Portrait d'Angelina, présidente du Syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe.

Rendez-vous à la gare Cornavin. Il fait un temps à ne pas mettre une péripatéticienne dehors. Mon portable vibre. Un SMS signé Angelina: «J’ai un petit chien jack russell.» Lucky Luke, c’est son nom, trottine à quelques pas de là. A l’autre bout de la laisse, sa maîtresse presse le pas.

Sourire radieux et poignée de mains chaleureuse. «Je n’ai qu’une demi-heure à vous accorder.» Elle m’entraîne aux Pâquis, le quartier chaud de Genève, là où elle travaille.

Je suis prostituée de rue et fière de l’être.

Cette belle-de-jour, qui monnaie ses charmes de 5 h 30 à midi, salue au passage quelques collègues. On s’installe à une table du bistrot dans lequel elle vient parfois se réfugier entre deux passes.«L’hiver, c’est un petit peu dur», dit-elle.

Angelina enserre sa tasse de café de ses deux mains parfaitement manucurées. «En Suisse, nous bénéficions d’une situation privilégiée. Nous pouvons exercer notre métier en toute légalité.» Cela n’a pas empêché cette quadra de créer l’automne dernier le Syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe (STTS), première organisation du genre à voir le jour dans notre pays.

Cette association, qu’elle préside et qui compte aujourd’hui quelque 150 membres, mène son combat principalement sur trois fronts: l’insécurité qui règne dans le milieu, les loyers abusifs, et enfin la concurrence déloyale des péripatéticiennes européennes au bénéfice d’un visa de trois mois et autres clandestines. «Il faudrait que toutes les filles soient régularisées.» En principe, les personnes pratiquant l’amour tarifé doivent s’enregistrer auprès de la Brigade des mœurs.

Nous sommes déclarées comme indépendantes et payons des impôts et des charges sociales comme tout le monde.

«Le travail, c’est avoir une activité lucrative»

A travers ces diverses actions et revendications, Angelina œuvre à la reconnaissance des garçons et filles de joie en tant que citoyens et travailleurs à part entière. «Vous utilisez vos mains pour écrire et moi j’use simplement d’une autre partie de mon corps pour exercer mes talents. Le travail, c’est avoir une activité lucrative, c’est-à-dire des horaires et un revenu.»

«Bon, quand j’ai commencé à me prostituer, c’était pour survivre, admet-elle. J’avais 18 ans et deux enfants (un troisième est né par la suite – ndlr) à élever et nourrir.»

Cette fleur de macadam a arpenté les trottoirs d’Amérique du Sud, du Japon et d’Europe. «Je suis arrivée en Suisse à 23 ans avec mes trois garçons qui étaient encore petits.» Elle leur a caché la vraie nature de sa profession jusqu’à ce qu’ils soient en âge de comprendre.
Parce que le plus vieux métier du monde reste mal vu.

Affronter le regard des autres ne me pèse plus.

Cette Colombienne en a soupé des clichés qui collent à la peau des gourgandines. «On n’est pas en talons hauts 24 heures sur 24! On est des femmes comme les autres. On s’occupe de nos enfants, on fait le ménage, la cuisine… On a une vie à côté.»

Pour sa part, cette super nana s’intéresse à l’art, à la philosophie et à la physique quantique. Elle fait de la course à pied, est ceinture marron de jiu-jitsu et parle sept langues. Rien que ça!

A ses pieds, Lucky Luke commence à s’agiter. «Et puis, l’acte sexuel n’est que la partie visible de notre job. Nous ne nous contentons pas d’écarter les jambes, nous jouons également un rôle social, affectif.»

Angelina jette un œil sur son téléphone portable. «La demi-heure est largement écoulée. Je dois vraiment y aller.» Elle se lève et me laisse l’addition. «C’est la Migros qui paie!» lance-t-elle avant de partir d’un grand éclat rire.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Magali Girardin