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18 janvier 2016

Publier son premier roman: une chimère?

Que les jeunes plumes gardent la foi! Dans un climat économique certes précaire, le milieu éditorial romand fait preuve d’un dynamisme encourageant. Trois nouveaux auteurs qui ont décroché le Graal racontent leur aventure.

Marc Voltenauer photo
Marc Voltenauer, auteur du «Dragon du Muveran», ne s'était jamais senti l'âme d'un auteur.

Beaucoup d’appelés, peu d’élus. A l’heure où les maisons d’édition luttent pour leur survie et croulent sous les manuscrits de romanciers en herbe, rares sont ces derniers qui voient le fruit de leur labeur atteindre les étagères des librairies. «Cette chance n’est pas donnée à tout le monde», reconnaît François Vallotton, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lausanne (UNIL) et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de l'édition suisse francophone.

Toutefois, même si la Suisse romande n’échappe pas à la règle, la situation semble y être plus encourageante qu’ailleurs pour les jeunes écrivains. Un phénomène qui s’explique selon le spécialiste par la volonté de nos éditeurs de jouer la carte locale et d’œuvrer en tant que défricheurs. «Faute de pouvoir capitaliser sur les plumes expérimentées – qui optent dès qu’elles connaissent le succès pour des maisons parisiennes – ils essaient d’anticiper de potentielles réussites. Il faut dire également que la curiosité autour de la question du premier roman s’est nettement renforcée ces dernières années dans le monde littéraire, et cela en Suisse et en France: des prix leur sont spécialement dédiés et ils sont souvent mis en avant dans les librairies.»

La success story de Joël Dicker a- t-elle par ailleurs relancé l’intérêt pour la littérature romande? Et l’espoir pour les jeunes écrivains de réaliser leur rêve? «Certes, les projecteurs internationaux ont ainsi été braqués sur notre pays, admet François Vallotton.

Mais nous avons toujours compté des auteurs dont la notoriété commerciale et/ou artistique dépassait nos frontières.»

Et de rappeler que, depuis le milieu du XIXe siècle, le dynamisme de notre production littéraire n’a jamais faibli.

Inébranlable également, l’amour des Romands pour les livres. «Nous sommes de grands lecteurs et bénéficions d’un réseau d’intermédiaires (libraires, bibliothèques, diffuseurs, etc.) extrêmement important. En outre, contrairement à nos voisins français, nous continuons malgré la crise à acheter beaucoup d’ouvrages.»

Bref, même si leur chemin est sinueux et bien souvent parsemé d’embûches, les auteurs en devenir ne devraient pas se décourager. Qui sait, à l’image de Xochitl Borel, Marc Voltenauer et Guy Chevalley, peut-être leur premier roman trouvera-t-il bientôt le chemin du succès…

«Une nuit, je me suis réveillé avec une idée d’intrigue»

Marc Voltenauer, auteur du «Dragon du Muveran»*, Ed. Plaisir de Lire

«Pour moi, rédiger une lettre ou une carte de vœux, ça a toujours été une torture!» Jusqu’à ce qu’il se lance dans la rédaction de son premier roman, Le Dragon de Muveran, jamais Marc Voltenauer ne s’était senti l’âme d’un auteur. Titulaire d’une licence en théologie, il a travaillé durant huit ans dans les ressources humaines d’une banque genevoise avant d’être engagé comme manager dans une entreprise pharmaceutique. Si l’écriture n’a donc jamais été pour lui un hobby ou une passion, il a en revanche toujours aimé lire. «Notamment les polars nordiques. J’en ai dévoré beaucoup lors d’un voyage de deux ans autour du monde avec mon ami, et je suis devenu de plus en plus attentif à la manière dont l’intrigue était construite. Je trouvais génial de pouvoir tenir ainsi le lecteur en haleine, sans toutefois me sentir capable de le faire.»

De retour en Suisse, l’envie de s’y essayer commence tout de même à le titiller, d’autant que le village de Gryon (VD), où il réside provisoirement, lui semble idéal comme cadre d’un huis clos. «Une nuit, je me suis réveillé avec une idée d’intrigue. J’ai commencé à prendre quelques notes et je me suis assez vite retrouvé avec l’ossature d’un polar.» Après avoir consulté le site internet de l’auteure suédoise Camilla Läckberg pour y puiser quelques conseils d’écriture, Marc Voltenauer décide de tenter l’expérience.

Pendant un an et demi, je n’ai plus arrêté. J’ai été surpris de voir à quelle vitesse j’arrivais à avancer.

Comme je suis un lève-tôt, j’écrivais souvent avant d’aller travailler. Et je me sentais frustré de devoir arrêter. Après avoir rédigé 80 pages dans lesquelles je mettais en place la structure de l’histoire, j’ai commencé à approfondir les personnages, à complexifier le récit. Je prenais finalement un tel plaisir à écrire que la question d’être publié ou non devenait secondaire.»

Son manuscrit enfin terminé, il se lance tout de même à la recherche d’un éditeur. «Je ne connaissais pas du tout ce monde-là.» Sur les cinq maisons auxquelles il soumet son texte – quatre en Suisse, une en France «pour essayer» – deux lui répondent de manière positive. La première d’une longue série «d’émotions nouvelles, comme celle de tenir le livre pour la première fois entre mes mains, ou de le voir en librairie à côté du dernier Millénium. Les retours des lecteurs me touchent aussi énormément.» Aujourd’hui, Le Dragon du Muveran en est à sa quatrième réédition et se verra adapter prochainement au cinéma. En attendant, Marc Voltenauer planche sur une suite qui pourrait voir le jour déjà en 2016…

«Jamais je ne m’étais imaginé que plus tard je deviendrais écrivain»

Xochitl Borel, auteure de «L'Alphabet des Anges» *, Ed. de L'Aire

Son histoire, Xochitl Borel, 28 ans, l’a construite autour d’un personnage, celui d’une fillette joliment baptisée Aneth. A l’écoute de cette petite voix qui l’a suivie durant de longs mois, de ces paroles de bambins glanées ici et là, de ses propres souvenirs d’enfance passée au Nicaragua, elle a d'abord imaginé des dialogues, patiemment consignés dans un carnet. Elle les a ensuite intégrés à son poétique roman, écrit en trois mois, «après une longue gestation». Publié en 2014, le texte lui a valu en décembre dernier le prix franco-suisse Lettres-Frontière.

Un rêve de longue date devenu réalité? Pas vraiment.«Je ne m’étais jamais imaginé que plus tard je deviendrais écrivain. Mais j’ai toujours entretenu un rapport particulier avec le langage.» Exprimant d’abord son amour pour les mots par le biais de la chanson et de la poésie, elle hésite, durant ses années d'étudiante en Sciences Po, à s’engager sur la voie du journalisme ou de la diplomatie.

Je me suis finalement rendu compte que j’avais une vision idéalisée de ces métiers. Et puis, pour moi, la notion de carrière est assez diffuse.»

Après avoir obtenu son bachelor, elle ouvre donc avec des proches un café musico-littéraire sur les hauts de Montreux. «C’est là que j’ai en grande partie écrit mon roman. Profitant des heures creuses, de ces moments où l’on est obligé de rester sans avoir grand-chose à faire. De ce cadre fixe.» En parallèle, elle travaille à temps partiel aux Editions de L’Aire, apprend à connaître son directeur, Michel Moret. Son manuscrit achevé, c’est donc tout naturellement qu’elle le dépose chez lui, sans le signer. «Il l’a lu, m’a reconnue et m’a appelée pour me dire qu’il avait beaucoup aimé mon Alphabet des Anges. Ce n’était pas le titre que j’avais choisi initialement, mais je l’ai adopté, comme un clin d’œil.» La publication de son œuvre a-t-elle donc été facilitée par ce contact privilégié? «Sans cela, je n’aurais peut-être pas été lue. Nous recevons tellement de manuscrits… Mais mon texte a quand même dû passer par un comité de lecture, sous un pseudonyme.»

Aujourd’hui, Xochitl Borel a déjà achevé deux nouvelles histoires – actuellement soumises à des personnes à la critique desquelles elle se fie – et planche sur une troisième. Son but? S’exprimer. Communiquer. «Que cela prenne la forme d’un livre, d’un poème ou d’une chanson, il s’agit du même souffle. Ce qui compte pour moi, c’est de ne pas crier dans le désert.»

«Ce qui me fait plaisir avant tout, c’est que mon roman soit lu»

Guy Chevalley, auteur de «Cellulose» *, Ed. Olivier Morattel

«Quand je vois mon livre en librairie, à côté de celui de Joël Dicker, je le regarde un peu comme une bête curieuse: est-ce bien de moi qu’il s’agit?» Parus en octobre dernier, les 700 premiers exemplaires de Cellulose, de Guy Chevalley, ont rapidement été écoulés. L’ouvrage est actuellement en réimpression. «Ce qui me fait plaisir avant tout, c’est que mon roman soit lu. Qu’il trouve sa place dans le cœur des gens.» Pourtant, durant la rédaction, le trentenaire s’est souvent interrogé: son récit, jouant sur l’humour et l’absurde, allait-il vraiment faire mouche? Les retours qu’il reçoit aujourd’hui semblent le prouver.

Rédacteur mémorialiste au Conseil municipal de la Ville de Genève, il a commencé très jeune à écrire. «Je griffonnais des petites histoires et j’obligeais ma sœur à les lire! A l’adolescence, j’ai commencé à participer à des concours de nouvelles.» Consécration en 2010, il remporte le Prix du jeune écrivain de langue française. L’envie de mener à terme un projet plus important se fait alors sentir. «Mais c’était une période très chargée pour moi: je terminais mon mémoire de master. Peu après, je me suis lancé dans plusieurs projets, comme la création d’un collectif littéraire.»

L’origine de son roman? Il a du mal à la situer. «Je pars souvent d’une phrase, d’une image. Je touille et la spirale devient de plus en plus grande. Il s’agit ensuite de la contenir un peu.» Guy Chevalley le reconnaît toutefois volontiers: il préfère ne pas savoir dans quelle direction son texte va aller.

Dès que je commence à avoir une idée trop précise de sa direction, je perds un peu l’intérêt.

J’ai besoin de discipline pour continuer.» De nombreuses idées de romans en sont restées à un stade embryonnaire, d’autant que l’écriture a tendance à passer en dernier dans son emploi du temps bien rempli. «Je termine d'abord tout ce que je me suis engagé à faire. Heureusement, mon compagnon m’oblige souvent à sortir de ma procrastination.»

Finalement, il lui aura fallu un an pour achever son roman. Prochaine étape: trouver un éditeur. «Comme j’avais travaillé deux ans dans la branche, je savais qu’il était inutile d’arroser des dizaines de maisons d’édition. J’en ai sélectionné quelques-unes dont j’estimais le travail et dont la ligne était adaptée au roman.» Ce n’est finalement qu’après avoir insisté qu’il obtient l’attention d’Olivier Morattel. La suite? Guy Chevalley hésite encore: rester dans l'absurde ou partir sur quelque chose de totalement différent… Une certitude toutefois: il continuera à écrire.

* Disponible sur www.exlibris.ch

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Wavre/lundi 13