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30 novembre 2013

Qu'écrire au Père Noël?

Ecrire au Père Noël est une tradition moins futile qu’il pourrait sembler. Les bénéfices pour l’enfant seraient réels, favorisant la créativité et l’altruisme.

La lettre 
adressée au Père Noël est pour nombre 
d’enfants 
la première qu’ils écrivent dans leur vie.
La lettre 
adressée au Père Noël est pour nombre 
d’enfants 
la première qu’ils écrivent dans leur vie.

Cher père»? «Cher ami»? «Chers Monsieur et Madame Noël»? «Mon cher M. Noël»? Au moment de rédiger la traditionnelle lettre au Père Noël, on pourrait, comme Lucy, la pimbêche du comic strip «Peanuts», hésiter sur la bonne formulation. Avant d’opter, sous la pression et la sagesse populaire, pour un plus simple et plus poli «Très cher Père Noël». Nul besoin d’enchaîner comme Lucy par un faraud «j’ai été parfaite toute l’année». Si le Père Noël est bonne pâte, il n’est pas non plus complètement idiot.

Une initiation à l’art de la correspondance

Comme dans de nombreux pays, la tradition d’apostropher épistolairement le gentil vieillard est bien ancrée en Suisse. D’autant que les – rares – pédagogues, psychologues, sociologues et historiens qui s’y sont intéressés paraissent trouver à ce courrier d’un genre particulier toutes les qualités du monde.

Déjà, tout indique qu’il s’agit souvent de la première lettre qu’on écrit dans une vie. L’occasion est donc belle pour les parents d’initier leur enfant à l’art subtil de la correspondance et de lui imposer en douceur un véritable petit atelier d’écriture, d’orthographe, de calligraphie, de grammaire et même d’arts plastiques – dessins, collages sont en effet les bienvenus. C’est l’avantage du Père Noël: il ne s’offusque de rien.

Un tel exercice, en outre, favorisera l’imagination, et l’éclosion dans les petites têtes d’une notion aussi fondamentale que celle de choix, s’il veut éviter que sa supplique ne se transforme en un interminable et inopérant catalogue de jouets. Et le premier psy venu vous le dira: «choisir, c’est grandir».

Une manière de transcender la réalité

Jean-Pierre Guéno, qui a ressemblé une anthologie de lettres au Père Noël et qui a été pendant sept ans le secrétaire du barbu à la hotte pour les postes françaises, signale une autre leçon de vie, et une constante qui ressort de ces bafouilles: «Les enfants pensent aux autres. Ecrire au Père Noël, c’est le premier acte d’altruisme, la première fois où l’enfant écrit à quelqu’un qui n’est ni ses parents ni sa famille.» Et aussi comme un antidote à un vécu pas toujours folichon: «Si on ne transcende pas la réalité entre 0 et 5 ans, à quel âge va-t-on la transcender?» Une réalité qui de plus en plus rattrape quand même la correspondance avec le Père Noël, où l’on voit des enfants lui demander «que leurs parents se réconcilient ou qu’ils retrouvent du travail».

Nicolas Guéguen, enseignant et chercheur en psychologie sociale, met lui en valeur un autre aspect fondamental de cette correspondance. Il y voit une source rare de renseignements sur la sphère intime de l’enfant. Une façon donc pour les parents de mieux connaître leurs bambins: «Divers facteurs, tels le contexte économique, le milieu social de l’enfant, les informations reçues par l’intermédiaire des médias, la mondialisation», peuvent se lire «en filigrane» dans la lettre au Père Noël. Qui n’est donc pas qu’un déversoir à caprices et envies puérils, mais aussi «un excellent outil méthodologique pour évaluer ce que nos petits pensent de la société, cultivent comme peurs et comme idéaux sur le monde où ils vivent ou souhaiteraient vivre.» Un bon moyen donc de «connaître leurs angoisses et leurs espoirs».

A ceux qui trouveraient encore tout cela ringard et vieillot, on pourra opposer l’affirmation d’un psychologue comme Nahum Frenck rappelant, à propos du Père Noël, «que l’imagination et la pensée magique sont à l’origine de la créativité».

De façon plus terre à terre, enfin, la lettre au Père Noël aura encore au moins deux avantages pour les parents. D’abord, et simplement, connaître de façon plus réaliste et documentée ce qui ferait réellement plaisir à leur enfant sous le sapin.

Se retrouver, ensuite, avec une marmaille moins impatiente, moins obsédée par la perspective du Noël qui vient, puisque ses désirs auront été officialisés, couchés noir sur blanc, confiés à quel­qu’un de confiance. Quoi de plus sûr et de fiable qu’un Père Noël forcément au-dessus de la mêlée, et surtout des a priori de parents à l’humeur si changeante?

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Getty Images