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9 septembre 2013

Humour: qu'est-ce qui fait rire les Romands?

A quelles plaisanteries rions-nous: des blagues potaches ou plutôt du deuxième degré? D’où viennent ces divergences? Existe-t-il un humour typiquement suisse?

Scène du film «Bienvenue chez les Ch’tis»
«Bienvenue chez les Ch’tis» avec Kad Merad (à gauche) et Dany Boon (à droite, réalisateur) a rencontré un énorme succès lors de sa sortie en 2008.

Etes-vous plutôt branché jeux de mots ou comique de situation? Vous bidonnez-vous davantage devant Le Père Noël est une ordure ou Bienvenue chez les Ch’tis? Ne jurez-vous que par le deuxième degré ou préférez-vous les blagues sur les blondes? Certes, comme l’écrivait si bien Rabelais, «le rire est le propre de l’homme». Reste qu’au grand jeu de l’humour, les cartes sont nombreuses, et les zygomatiques de chacun ne s’activent pas toujours pour les mêmes raisons.

Tous les goûts sont dans la nature, c’est une évidence. Mais notre prédisposition à rigoler à une plaisanterie plutôt qu’à une autre s’explique également par notre appartenance à une civilisation donnée. Ainsi, dans L’Humour pour les nuls, l’auteur – répondant au facétieux nom de plume de Gordon Zola – nous propose un «tour du monde en 80 éclats de rire». «Les Français cultivent de longue date une tradition du calembour, tandis que les Britanniques ont développé un humour plus absurde, plus décalé, observe-t-il. Et si on trouve beaucoup de blagues sur la figure du cocu chez les Latins, elles sont quasiment inexistantes chez les Anglo-Saxons. Les juifs jouent sur l’autodérision, tandis que rares sont les Japonais qui comprennent le deuxième degré.»

Des références communes indispensables

Et Gordon Zola de préciser également qu’un «système de références commun est indispensable pour comprendre certaines blagues». Lui qui est connu pour ses romans humoristiques détournant gaiement des figures illustres – chez nous du moins – telles que Tintin ou Harry Potter, planche actuellement sur un nouvel ouvrage intitulé Les Tatas flingueurs. «Je mise bien évidemment sur le côté culte du film de Lautner. Pour quelqu’un qui n’a pas grandi dans notre culture, mes gags tomberont à plat.»

Le Glaude (Louis de Funès) et le Bombé (Jacques Villeret) dans «La Soupe aux Choux» (1981).
Le Glaude (Louis de Funès) et le Bombé (Jacques Villeret) dans «La Soupe aux Choux» (1981).

Certes, nuance-t-il, certaines situations, comme une chute, prêtent au rire quel que soit notre nationalité.

Je suis sûr qu’un homme des cavernes buttant sur une racine provoquait l’hilarité de ses voisins.

Car l’humour n’est pas une invention moderne. En menant ses recherches, le spécialiste est par exemple tombé sur le Philogelos (littéralement, en grec, «celui qui aime rire»), un recueil de plaisanteries datant... du IVe siècle! «On y retrouve le même genre de blagues que de nos jours, sur les querelles de pouvoir, de voisinage. Les Abdéritains, les habitants d’une cité grecque de la Thrace antique, remplacent les Belges de nos histoires: on rit beaucoup à leurs dépens.»

Un exemple? «Un Abdéritain voit un eunuque en pleine conversation avec une femme. Il demande à un voisin s’il s’agit de son épouse. Comme on lui fait remarquer que les eunuques ne peuvent avoir de femmes, il enchaîne: «Alors, c’est peut-être sa fille...»

Et en Suisse, de quoi rions-nous? Quatre personnalités bien de chez nous évoquent ce qui les amuse, tandis que Grégoire Furrer, directeur et fondateur du Comedy Festival de Montreux, s’interroge sur l’existence d’un humour typiquement romand.

Et eux, qu’est-ce qui les fait se marrer?

1. Qu’est-ce qui vous amuse particulièrement?

2. Etes-vous plutôt du genre à raconter des blagues ou à les écouter?

3. Votre dernier fou rire?


4. Votre comédie préférée?

5.Votre humoriste préféré?

Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International
Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International.

«Un jour sans rire est un jour perdu»

Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International

1. Je suis d’un naturel joyeux et j’ai le rire facile. Heureusement! Quand on travaille pour Amnesty International, on a plus souvent envie de pleurer que de rire, vu le monde qui nous entoure. Le rire est mon «hygiène de l’âme». Un jour sans rire est un jour perdu. Alors je saisis toutes les occasions. Je ris même de mes propres gags, c’est dire si je ris facilement…

2. Je ne me souviens jamais des blagues, mon «stock» ne dépasse pas la dizaine, alors je préfère écouter les autres.

3. Un de mes amis est particulièrement maladroit. Le récit de ses aventures me fait à chaque fois piquer un fou rire, par exemple quand il a failli mettre le feu au restaurant en faisant tomber une bouteille qui a elle-même renversé la lampe à huile sur les rideaux.

4. Je connais presque par cœur les répliques de «Sacré Graal» des Monty Python. J’adore cette façon de jouer avec la narration, de rompre le contrat implicite avec les spectateurs en nous montrant que le son des sabots des chevaux provient de noix de coco frappées les unes contre les autres.

5. Yann Lambiel, quand il imite les voix des politiciens tout en exagérant leurs défauts. Parce que son humour est incisif et que tout le monde passe à la casserole!

Philippe Becquelin, alias Mix&Remix, dessinateur de presse.
Philippe Becquelin, alias Mix&Remix, dessinateur de presse.

«Je ne me souviens jamais des blagues»

Philippe Becquelin, alias Mix&Remix, dessinateur de presse.

1. Ce qui me fait rire, ce sont les choses absurdes, comme le fait qu’on va tous mourir un jour. Je pratique plus la dérision que l’humour noir.

2. Je ne raconte pas de blagues, je ne m’en souviens jamais, mais j’en écoute volontiers. Cela dit, je n’ai pas vraiment d’amis qui en racontent.

3. Au cinéma, peut-être, lors du film «Louise Michel», une scène avec une pièce d’un euro. Mais justement, je ne me souviens plus très bien du ressort du gag.

4. «Ace Ventura en Afrique». J’aime l’outrance de Jim Carrey et il y a quelques scènes mythiques dans ce film.

5. Vincent Kucholl. C’est un ami. Je le trouve très intelligent, très professionnel, très exigeant, très observateur, très drôle et très sympa.

Jacques Neirynck, professeur honoraire à l’EPFL et conseiller national.
Jacques Neirynck, professeur honoraire à l’EPFL et conseiller national.

«Mes blagues ne font pas rire du tout»

Jacques Neirynck, professeur honoraire à l’EPFL et conseiller national.

1. Plutôt l’humour noir, de dérision et de déraison, qui est dans la nature des peuples opprimés, les Juifs ou les Belges. Mais il est incompréhensible pour les peuples heureux, donc pour les Suisses.

2. Je n’aime pas écouter des blagues parce qu’une fois sur deux elles visent en dessous de la ceinture et que je dois me forcer pour en rire. Cela me donne des crispations de zygomatiques très douloureuses. Je préférerais en raconter, mais comme d’expérience elles ne font pas rire du tout, je m’en abstiens désormais. L’humour noir n’est pas accessible à la plupart des personnes.

3. Lorsque Ueli Maurer a prétendu que les Gripen qui volent deux fois moins vite que les Rafale pourraient néanmoins intercepter ceux-ci, parce que les pilotes suisses sont les meilleurs du monde. Mais j’ai été le seul à en rire, car mes collègues du parlement l’ont cru.

4. «Le dictateur» de Chaplin. L’humour de dérision est la meilleure arme contre l’oppression politique.

5. Raymond Devos. A cause de sa maîtrise de la langue qui permet de rendre logiques des situations totalement absurdes.

Agnès Wuthrich, journaliste et présentatrice à la RTS.
Agnès Wuthrich, journaliste et présentatrice à la RTS.

«Mon dernier fou rire? Pendant la présentation d’un 12:45...»

Agnès Wuthrich, journaliste et présentatrice à la RTS.

1. J’aime bien le comique de situation, mais également l’humour british, l’autodérision. Et je dois avouer que je suis assez bon public pour les blagues un peu salaces, tant qu’elles ne sont pas complètement misogynes.

2. J’adore qu’on me raconte des blagues. J’aime bien aussi les répéter, mais je suis du genre à en oublier la moitié ou à les raconter à l’envers...

3. Ce devait être au travail, lors de la présentation d’un 12:45 avec mon collègue Laurent Huguenin. Il avait tendance à faire rire ses co-présentatrices. C’est aussi une façon de prendre de la distance par rapport aux nouvelles parfois sordides que nous devons rapporter.

4. «Le Dîner de cons» me fait rire systématiquement. Notamment le jeu de Jacques Villeret. Et j’ai vu le film tellement souvent que maintenant j’anticipe les blagues.

5. J’adore Florence Foresti, notamment dans la parodie qu’elle a faite de la série «Bref». Nous sommes de la même génération, et en tant que jeune maman elle aborde des sujets qui me parlent. Dans les plus anciens, j’aimais beaucoup Pierre Palmade et Muriel Robin.

Auteur: Tania Araman

Photographe: Keystone, Tamedia publications romandes, RTS,