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25 août 2014

Quand deux pays partagent le même lit

A La Cure (VD), village coupé en deux par la frontière, se trouve un hôtel où l’on peut dormir la tête en Suisse et les pieds en France. Les murs de cet établissement insolite en auraient à raconter, des histoires de contrebande, de résistance et d’imbroglios administratifs.

La douane sépare le complexe en deux.
Si la douane est bien réelle,
 personnes et
 marchandises circulent sans
 entrave au sein
 de l’établissement.

La Cure, gare terminus de la ligne Nyon-St-Cergue-Morez. A deux pas, l’hôtel-restaurant Arbez Franco-Suisse. «Le seul établissement au monde à être traversé par une frontière», affirme Alexandre Peyron, le propriétaire des lieux. Ce dernier nous offre un petit café. Lui le sirote côté français du bar, nous côté suisse. Kafka semble être passé par là…

Vue sur la brasserie aux couleurs franco-suisses
La brasserie joue la carte des menus traditionnels, d'un côté comme de l'autre.

Dans la brasserie, des drapeaux rouges à croix blanche côtoient des bannières tricolores. Au menu, la raclette voisine la boîte de Mont d’Or, la tomme vaudoise s’acoquine avec la saucisse de Morteau. Notre hôte joue à fond la carte du folklore pour bien souligner le caractère plutôt particulier, voire schizophrénique, de sa cocasse demeure.

Qui de l’œuf ou de la poule est arrivé en premier, qui de la bâtisse ou de la frontière était là d’abord?»

interroge-t-il. Une mouche vole de Franche-Comté en Romandie, de Gaule en Helvétie. «Si la bâtisse avait été préexistante, le tracé l’aurait évitée. Dans le cas contraire, il aurait tout simplement été impossible de la construire.» Alors? «Eh bien, les deux sont arrivées en même temps,

c’est en quelque sorte un accident de l’histoire!»

En fait, un dénommé Ponthus a habilement profité de la parenthèse entre la conclusion (8 décembre 1862) et l’entrée en vigueur (20 février 1863) du traité de Dappes , un arrangement entre Napoléon III et la Confédération destiné à régler un différend territorial. Il a érigé un magasin sur un champ lui appartenant, là où il savait que la nouvelle frontière passerait. But de la manœuvre: faire de la contrebande «légale» de chocolat, de tabac et d’alcool.

Aujourd’hui, assure le patron, point de trafic. D’ailleurs, à l’intérieur de son commerce, la circulation des biens et des personnes n’est entravée d’aucune façon. En cuisine comme au resto, la viande et le vin franchissent quotidiennement la limite entre les deux Etats sans être taxés. A l’hôtel, les occupants de la chambre 12 peuvent quitter leur lit en Suisse pour aller prendre une douche en France sans devoir présenter leurs papiers d’identité aux douaniers.

Une reproduction humoristique du tableau "Les Joueurs de cartes" de Paul Cézanne.
Une interprétation humoristique du tableau "Les Joueurs de cartes" de Paul Cézanne.

Mais les autorités n’ont pas été toujours aussi tolérantes. La fresque qui orne la façade principale – une reproduction du tableau Les Joueurs de cartes de Paul Cézanne – est là pour le rappeler. «En 1920, deux Français jouaient aux cartes côté suisse, raconte Alexandre Peyron. Un douanier entre et verbalise au grand étonnement de tante Andrée.»

Au nôtre itou. «Le jeu de cartes était français, d’où l’amende.» Plutôt salée puisqu’elle se montait à… 6000 francs! Les fonctionnaires cherchaient-ils à couler l’hôtel-restaurant comme on se débarrasse d’une verrue importune? Le sourire entendu de notre interlocuteur est davantage éloquent qu’un long discours.

Cet établissement, qui navigue entre deux législations, dérange et démange tel du poil à gratter la bureaucratie qui, souvent, préfère fermer les yeux plutôt que s’attaquer au casse-tête chinois que celui-ci représente. «On a deux fois plus de tracas administratifs, on subit deux fois plus de contrôles (ndlr: les normes en matière de sécurité, par exemple, ne sont pas les mêmes d’un côté ou de l’autre de la frontière), mais au final,

je pense que notre situation pose plus de problèmes à l’administration qu’à nous-mêmes.»

Alexandre Peyron dans la chambre n° 9, dont le lit est traversé par la frontière franco-suisse.
Alexandre Peyron dans la chambre n° 9, dont le lit est traversé par la frontière franco-suisse.

Ce double national nous invite à le suivre, direction la partie hôtelière. «Cet escalier monte de France en Suisse, à la 13e marche (ou est-ce à la 7e ainsi que le prétendait son grand-père?), on traverse la frontière.» Nul gabelou à l’horizon, nous lui emboîtons le pas sur la pointe des pieds. Il ouvre la porte d’une chambre avec vue sur la douane. «Dans la chambre n° 9 tout comme la chambre n° 6, nos clients dorment la tête en Suisse et les pieds en France.»

«Gérard Oury fait allusion à ces chambres dans son film La Grande Vadrouille, poursuit Alexandre Peyron. Il avait d’ailleurs l’intention de le tourner ici, mais il a finalement jugé la situation de notre hôtel trop rocambolesque pour qu’elle paraisse vraisemblable à l’écran.» Il faut dire que durant la Seconde Guerre mondiale, cet endroit était à la croisée de trois territoires: la Suisse neutre, la France de Vichy et la France occupée. «Le champ en face de nous était en zone libre.»

Notre guide improvisé désigne ensuite un petit chemin qui longe son établissement. «C’est la promenade d’Angèle (ndlr: sa grand-mère). C’est par là notamment que sont passées les quelque 400 personnes qui ont été sauvées grâce à mes grands-parents.» Des juifs, des résistants, des aviateurs alliés et, parmi eux, il y avait même des agents des renseignements suisses. «Mon grand-père, Max Arbez, a été élevé au rang des Justes pour ces hauts faits de résistance», relève avec fierté son petit-fils.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Rod