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25 août 2014

Quand l’acupuncture s’applique au jardin

Trouver l’harmonie entre hostas et camélias, placer la glycine au bon endroit tout en régulant la circulation du chi, c’est tout l’art du feng shui! Tour d’un espace vert avec Magali Weiss à Vésenaz (GE).

La porte d'entrée
La porte d’entrée se doit d’être paisible «comme un poumon d’oxygène». Magali Weiss y a amené l’énergie de l’eau avec cinq boules bleues en céramique et une autre en quartz 
représentant 
l’univers.

Qui dit jardin feng shui éveille aussitôt des images. On pense à un espace vert aux essences asiatiques ou à un jardin zen, dépouillé et pur, avec ses sillons de sable propices à la méditation. Effacez tout, le jardin feng shui ne s’arrête pas à ça!

Il s’agit tout simplement d’une recherche d’harmonie, tout en sachant que l’harmonie parfaite n’existe pas sur terre,

Magali Weiss pose assise dans son jardin.
Magali Weiss est diplômée de l’Ecole impériale de feng shui.

explique Magali Weiss, présidente de l’association Chue suisse, à Genève. Laquelle a aménagé son jardin en tenant compte autant que possible des principes de cette discipline millénaire chinoise. «J’ai dû composer avec mes enfants qui ne juraient que par un terrain de foot, mon mari qui souhaitait une piscine et moi qui voulais des plantes! Du coup, on essaie de construire, mais on doit faire des compromis tout en tenant compte de l’énergie du terrain», sourit la spécialiste.

Alors, un jardin feng shui, ça ressemble à quoi? A un autre, sauf qu’on s’y sent généralement bien, sans pouvoir expliquer pourquoi. Dans celui de Magali Weiss, on trouve d’abord devant la porte d’entrée de sa maison, à Vésenaz (GE), cinq énormes boules bleues en céramique. Un hasard esthétique? Bien sûr que non. Tout, dans le feng shui, est codifié, obéit à des lois très précises d’orientation et d’équilibre des éléments.

Comme mon entrée a peu de dégagement, j’ai amené l’énergie de l’eau à travers la couleur bleue, sorte de rivière symbolisée. Le nombre cinq fait écho aux cinq éléments fondamentaux, bois, feu, terre, eau, métal. Il y a même une sixième boule, un petit quartz, qui représente l’univers.»

On s’en aperçoit très vite, cet art millénaire qui descend de la philosophie taoïste, tient du casse-tête chinois pour le béotien. Mais pas pour Magali Weiss, qui l’a étudié pendant plusieurs années auprès de maître Chan Kun Wah. Pour simplifier, disons que le feng shui est d’abord une affaire d’énergie: un bel espace est un lieu où le chi (énergie) circule de manière fluide. Pour revenir à la porte d’entrée, appelée le ming tang, elle se doit d’être paisible, «comme un poumon d’oxygène». Tout est donc fait pour retenir l’énergie, qu’elle s’y attarde avant de passer la porte: forsythia, spirée, potentille, lilas et autres arbustes mellifères qui ralentissent le flux, attirent les oiseaux et les abeilles, eux aussi grands acteurs de l’énergie de vie.

L’entrée du jardin: passage d’un monde à un autre

Quant à l’entrée du jardin proprement dite, elle a son importance, puisqu’il s’agit du passage d’un monde à un autre. «Il convient de mettre deux plantes de même essence en symétrie, qui seront un peu les gardiens de la porte», explique Magali Weiss. En l’occurrence, deux grands rosiers couleur feu, pour compenser l’effet hiver, la porte étant orientée au nord. On s’avance ensuite dans le jardin en longeant massifs d’hortensias et de rhododendrons, dont l’emplacement a été choisi pour «freiner l’énergie trop rapide à cet endroit-là».

Il est important de mettre des courbes, des rondeurs dans l’espace. Le chi, c’est comme de l’eau, il ne faut pas qu’il aille en ligne droite, au risque de devenir destructeur.»

Le Lo Pan dans les mains de Magali Weiss.
Diplômée de l’Ecole impériale de feng shui, Magali Weiss utilise lors de consultations son Lo Pan, une boussole qui rassemble toutes les données transmises de maître en maître.

Mais pour organiser un jardin en suivant les préceptes du feng shui, comment procéder? Il faut d’abord comprendre l’ancrage de la maison, sa position dans son environnement. Et l’imaginer comme un être vivant, dont le dos serait une tortue, la face un phénix, le bras droit un tigre et le bras gauche un dragon, un vrai bestiaire mythologique! «A partir de là, il vaut mieux que la tortue, donc l’arrière de la maison, soit bien protégée, idéalement par une colline arrondie. Et que le phénix, donc l’avant, soit dégagé. Reste à améliorer le chi et on a dès lors une bonne base.»

Comprendre l’environnement et l’être humain

C’est pour cette raison que Magali Weiss a installé au fond de son jardin deux conifères. «Comme il n’y a pas de colline chez moi, à l’emplacement de la tortue, j’ai mis un pin parasol et un pin sylvestre, deux grands arbres très robustes, symboles de longévité.» En se promenant sur la pelouse, on repère des éléments insolites, comme cette petite tortue en granit posée sous une touffe de bambous. Une grosse pierre à un autre emplacement ou encore une spirale d’acier avec sa boule d’ambre, énergie de la terre et du métal, accrochée à une branche. «Ce sont mes assistants. Ces objets sont posés sur des kua, points méridiens de la terre. Une façon de pallier les manques énergétiques.

Au fond, le feng shui est l’acupuncture de l’espace. Comprendre l’environnement et comprendre l’être humain participent de la même démarche.»

Une spirale d’acier avec une boule d’ambre.
Cette spirale d’acier avec sa boule d’ambre aide à pallier les manques d’énergie.

Un peu plus loin, un banc de bois est installé dans la diagonale d’un coin du jardin. Un emplacement qui n’a rien d’anodin. Il sert à casser l’angle droit et à donner à l’ensemble une forme octogonale, forme parfaite pour les Chinois. «Il faut toujours éviter les angles droits, comme des arêtes, qui cassent l’énergie. Et favoriser les arrondis qui accompagnent le flux à la manière d’un bras aimant.»

Des fleurs incontournables pour un effet feng shui? Si chaque plante a sa qualité énergétique et son sens symbolique, l’important est surtout de choisir de belles couleurs et de belles odeurs de façon à ce qu’il y ait des fleurs au jardin toute l’année.

Le chi suit le regard et les fleurs attirent le regard. D’où l’importance de mettre des essences, indigènes ou non, qui fleuriront successivement tout au long de l’année et qui amèneront du chi positif.»

On l’aura compris: pas besoin de vraie montagne ni de vraie rivière. Le feng shui est surtout l’art de manier les symboles et de représenter le macrocosme au moyen d’objets et de couleurs, histoire d’amener une énergie créative dans les lieux. Et tant pis si cet art ancestral chinois vous semble un casse-tête, l’intuition fera le reste. «Du moment que c’est harmonieux, que les plantes se renouvellent, que le tout est en accord avec la nature environnante et que l’on s’y sent bien, on est juste.»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Alban Kakulya