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30 juillet 2012

Quand l’Afrique s’entraide

Les coopératives permettent à de nombreux Africains d’améliorer leurs conditions de vie et celles de leur famille. Exemples au Togo, avec des fumeuses de poissons, et au Kenya, avec des paysans.

Un femme devant en train de griller des poissons sur un gros barbecue
A Lomé, des
 coopératives 
sont spécialisées dans le fumage 
du poisson.
Au Togo, la pêche est une activité très prisée.
Au Togo, la pêche est une activité très prisée.

Petit pays d’Afrique de l’ouest, le Togo possède à peine 100 kilomètres de côte. Là, chaque jour, de nombreux pêcheurs prennent la mer dans l’espoir qu’elle sera généreuse.

Logiquement, le plus grand marché aux poissons prend place dans la capitale, Lomé, où vit un cinquième des six millions d’habitants. C’est ici aussi que les poissonnières marchandent durement avec les pêcheurs avant de pouvoir vendre la marchandise sur leurs étals. «Nous n’avons aucun problème pour écouler nos stocks, explique la commerçante Hélène Legbeze. Les Togolais apprécient beaucoup le poisson.»

Toutefois, le volume des prises fluctue. Certaines sont misérables, d’autres abondantes. Par ailleurs, chaque année pendant plusieurs semaines, les filets restent vides.

Afin de résoudre ce problème, une ancienne tradition a été remise au goût du jour. Celle-ci consiste à fumer les poissons afin qu’ils se conservent mieux. La méthode permet ainsi de prolonger leur durée de consommation et de combler les périodes de disette.

«Pour nous, cette opération constitue un défi considérable, explique Hélène Legbeze, car celle-ci n’est intéressante que pour de grandes quantités.»

Mais où donc une vendeuse indépendante peut-elle trouver le capital pour se procurer les appareils et les équipements nécessaires au fumage et à l’entreposage des poissons? C’est qu’il faut déjà souvent recourir au petit crédit pour pouvoir payer les pêcheurs. Or, ces emprunts sont onéreux, les intérêts pouvant aller jusqu’à 10%.

La coopérative, un plus pour les femmes

La coopérative profite surtout aux femmes.
La coopérative profite surtout aux femmes.

«Pour faire face à cette situation, les commerçantes de Lomé se sont regroupées», explique Jeanne-Chantal Amematsro, présidente de la plus ancienne coopérative de fumage de la capitale togolaise. Quelque huit cents femmes y sont rattachées. Toutes prennent régulièrement part à des assemblées et récoltent des fonds, ce qui leur permet d’acquérir les poissons à fumer.

Hélène Legbeze et ses collègues apportent régulièrement des sardines fraîches ou des carpes au village des pêcheurs – le quartier où ces derniers vivent et où ils fument les produits de la mer sur de simples grilles de bois et de treillis superposées.

Dessous, quelques bûches alimentent le feu. De temps en temps, les poissons sont retournés au moyen d’une spatule en bois. Après avoir passé huit heures dans la fumée, ils sont parfaitement secs et peuvent se conserver jusqu’à trois mois sans perdre de leurs propriétés.

Les coopératives d’entraide, comme celle des fumeuses de poissons, ne sont pas rares au Togo. Elles se sont particulièrement développées dans les années 1970-1980, parallèlement à l’essor économique.

Il convient de noter que les femmes de Lomé se sont regroupées sans recourir à une assistance extérieure. Leur succès tient au fait que les habitants de la capitale apprécient autant les poissons fumés que les poissons frais.

Hélène Legbeze sait parfaitement comment séduire les papilles de sa famille: «Je cuis des noix de palme dans de l’eau bouillante. Puis je les pèle et j’écrase la chair du fruit au moyen d’un mortier. Ensuite, je laisse mijoter la masse dans de l’huile de palme et de l’eau, j’ajoute le poisson fumé et déguste le tout avec du maïs ou du foufou (pâte comestible à base de farine, ndlr).»

Les petits paysans ont développé un engrais bio

Le modèle de société coopérative a également fait ses preuves dans d’autres régions d’Afrique. Par exemple à Gatuto, un village de paysans situé au sud du mont Kenya, une région très prospère et paisible.

Il n’empêche, il y a quelques années, les agriculteurs de l’endroit ont dû lutter contre des problèmes qui tranchent avec leur contrée idyllique. «On nous volait chaque nuit des bananes, des chèvres ou encore des poulets, témoigne l’agriculteur Jacob Mugo. Impossible de continuer à élever des volailles dans ces conditions.»

Les paysans du village kenyan de Gatuto se sont regroupés dans une organisation d’entraide.
Les paysans du village kenyan de Gatuto se sont regroupés dans une organisation d’entraide.

Les intéressés ont alors organisé des patrouilles nocturnes et découvert les malfaiteurs: il s’agissait de leurs propres fils! Plutôt que de les dénoncer à la police, ils ont longuement discuté avec eux afin qu’ils prennent conscience de leurs actes et retrouvent le droit chemin.

Malgré tout, Jacob Mugo et ses collègues n’ont pas vu leurs soucis s’envoler. Car, à vrai dire, beaucoup de jeunes ne s’intéressent plus à l’agriculture. Il faut dire que, comme antérieurement, la plupart des paysans de la région ont cinq enfants ou plus. «C’est beaucoup trop compte tenu des conditions actuelles», explique Jacob Mugo. La tradition veut que les parents répartissent les terres entre leurs différents fils. Mais à terme, les parcelles sont trop petites pour nourrir les familles, et il n’est pas possible d’augmenter la production pour vendre une partie de la récolte. Pas étonnant dès lors que les jeunes préfèrent partir à la recherche d’un emploi en ville.

Toutefois, les paysans de Gatuto n’ont pas baissé les bras. Ils ont tenu à prendre leur destin en main et ont poursuivi leur autodéveloppement en se perfectionnant – avec l’aide du Ministère de l’agriculture – dans l’économie laitière et la culture des légumes.

Aujourd’hui, leur exemple fait école, et d’autres groupes les imitent. Quant aux paysans de Gatuto, ils continuent d’aller de l’avant, en particulier dans le domaine des cultures biologiques. Le conseiller agricole du magazine paysan The Organic Farmer, qui est lui-même financé par la fondation suisse Biovision, les soutient professionnellement.

C’est avec fierté que les intéressés présentent leur dernière création aux visiteurs: un engrais liquide à base de plantes qu’ils fabriquent eux-mêmes dans leur ferme. «Son efficacité est spectaculaire», assure Jacob Mugo.

Sans compter que la vente de ce nouveau produit apporte aux paysans un complément financier particulièrement bienvenu

L’union fait la force

Une étude de l’Organisation internationale du travail réalisée dans onze pays africains a montré que les coopératives jouaient également le rôle d’organisations d’entraide.

Partout sur le continent africain, les communautés, collectivités et coopératives foisonnent au point que dans de nombreux pays celles-ci contribuent grandement aux activités économiques.

Pourtant, le mouvement coopératif africain reste aussi hétérogène qu’éclaté. La plupart des coopératives opèrent à l’échelon local et ne sont actives que dans un domaine particulier. Elles ne sont de plus pas fédérées au sein d’associations régionales ou centrales. Enfin, les gouvernements et les élites nationales ne leur portent que peu d’intérêt. Les soutiens qu’elles reçoivent sont principalement le fait d’organisations d’entraide étrangères.

En Afrique, il existe plusieurs types de coopératives. Les associations de petits paysans jouent un rôle important, car ces derniers assurent une part essentielle de la production agricole. Beaucoup de coopératives, comme celle des fumeuses de poissons de Lomé, exercent une activité centrée sur un produit particulier, poisson, café ou cacao, par exemple.

De très nombreuses communautés consacrées à l’épargne ou au petit crédit permettent à leurs membres d’acquérir des marchandises, des outils ou des moyens de production. Elles facilitent la construction d’une maison ou contribuent aux prestations de l’assurance maladie ou de l’assurance responsabilité civile. Grâce à ces aides, des populations pauvres parviennent, comme au Zimbabwe, à assumer les onéreuses funérailles des membres de leurs familles.

Certaines communautés d’intérêts s’articulent autour de corporations spécifiques: tisserandes, tailleurs, pêcheurs. En plus de l’obtention d’avantages matériels, plusieurs de ces organisations cherchent à faire valoir des idéaux comme la lutte contre la discrimination.

Nouvel espoir après des années de scepticisme

A l’époque des colonies déjà, des coopératives ont été créées dans le but d’augmenter la production de café, de thé, de coton, de cacao et d’arachides. Elles ont conservé leur statut même après les années 1960, lorsque les Etats africains ont obtenu leur indépendance. A la suite des processus de démocratisation des années 1990, elles ont connu un véritable essor.

En Occident, les observateurs ont souvent estimé que les coopératives n’étaient pas adaptées à l’Afrique, étant donné que les membres de celles-ci étaient exploités par leurs familles nombreuses.

Après des années de scepticisme, les organisations étrangères ont toutefois jugé que les coopératives pouvaient lutter contre la pauvreté. Dans le même temps, une étude de l’Organisation internationale du travail a examiné le fonctionnement de vingt-sept coopératives dans onze pays africains. Ses conclusions? Les coopératives actuelles représentent de véritables organisations d’entraide.

Ainsi, le travail des producteurs indigènes trouve une reconnaissance et l’économie autochtone est stimulée. Autant de contributions efficaces dans la lutte contre la pauvreté.

Auteur: Ruedi Küng

Photographe: Loan Nguyen, Joël Aboflan