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5 octobre 2015

Quand l'amitié vole en éclats

Véritable cyclone émotionnel et identitaire, le chagrin d’amitié peut faire des ravages chez l’enfant ou l’adolescent. Voici les conseils de deux expertes pour gérer au mieux la situation.

Un ado avec une mine renfrognée et se blotissant la tête sous sa veste
Pour certains jeunes, le chagrin d’amitié est parfois plus difficile à surmonter que le chagrin d’amour. Photo: Colin Gray/Keystone

«On ne connaît personne, sinon par l’amitié», écrivait saint Augustin. Mais il suffit que cette amitié prenne fin pour que l’enfant ou l’adolescent subisse un sentiment de trahison et une perte de confiance en soi souvent dévastateurs.

Le sentiment d’appartenance est très fort, surtout à l’adolescence,

Portrait de Nathalie Glatz, psychologue-psychothérapeute FSP
Nathalie Glatz, psychologue-psychothérapeute FSP

explique Nathalie Glatz, psychologue-psychothérapeute FSP et thérapeute de famille à l’association de soutien Telme et dans la gestion des lignes d’aide téléphoniques 147 et «parents». Mais la poussée pubertaire peut créer beaucoup d’ambivalence, de malentendus et d’agressivité dans les liens amicaux.

Du coup, des amis se séparent pour un rien, avec le risque que cette rupture, vue comme un rejet identitaire, crée une vraie blessure narcissique.» Amis universels De son côté, la psychologue Pascale Roux, coach pour adolescents et adultes, remarque que «l’amitié est une source d’affectif essentielle loin des parents», mais souligne «un vrai problème de distinction dans la tête des ados»:

Depuis Facebook, tout le monde est ami. Il n’y a plus de hiérarchie, et les parents peuvent soudain avoir droit à un psychodrame de la part de leur enfant, pour un «ami» avec qui il correspond depuis deux semaines et qu’il n’a jamais rencontré.

Portrait de Pascale Roux, coach pour adolescents et adultes.
Pascale Roux, coach pour adolescents et adultes.

Mais dont il attend, étonnamment, exactement la même chose que d’un ami de longue date.» Résultat: des relations biaisées et une «soupe émotionnelle», ainsi que la nomme la spécialiste, qui augmentent la fréquence des chagrins d’amitié. Une souffrance indescriptible Il suffit de lire les forums pour le réaliser et noter la violence de certaines ruptures amicales et le tsunami émotionnel qu’elles provoquent. Certains participants les comparent même à un chagrin d’amour, en soulignant qu’ils ont davantage souffert et ont eu plus de mal à s’en remettre.

Du côté du 147 et des consultations de Telme, les chagrins d’amitié représentent environ 3% des demandes de soutien et ceux d’amour 8%, mais sont présents de manière transversale dans toutes les problématiques, selon Nathalie Glatz. «Ces problèmes sont plus abordés par les filles, qui osent plus exprimer leur vulnérabilité, souligne l’experte. Par ailleurs,

les filles ont souvent des amitiés plus exclusives, en petits groupes. Mais la souffrance de la rupture est aussi forte chez les garçons que les filles.»

Encourager une vie sociale

Une ado couchée face avant contre son lit
Les repères émotionnels des ados se défont parfois aussi vite qu’ils se sont créés, et tout un monde s’écroule... Photo: Paul Paper/Gallery Stock

Face à cette douleur si violente, quel peut être le soutien parental? «Il y a de fortes chances que l’enfant ou l’ado envoie bouler ceux qui abordent le sujet, s’amuse Pascale Roux. Mais il est intéressant d’agir en amont, en encourageant ses enfants à avoir une vie sociale riche, à diversifier les contacts et les amitiés. Même si, en même temps, les relations fortes ne se créent pas si facilement…»

Quant à Nathalie Glatz, elle souligne l’importance de «laisser vivre» ses enfants, sans vouloir à tout prix les protéger de tout:

Ces expériences font aussi partie de la vie, c’est un apprentissage qui permet une accélération constructive de l’identité.»

Mettre des mots sur l’émotion Les deux spécialistes insistent également sur l’importance d’une verbalisation de la part des parents, mais sans jugement ni banalisation. «Dire à l’enfant que l’autre ne le méritait pas et que, de toute manière, il aura d’autres amis, c’est nier absolument son émotion et son ressenti, ainsi que ses capacités de choix, remarque Pascale Roux. En revanche,

il est important de lui dire qu’on comprend sa douleur, et que c’est normal qu’il se sente trahi.

Il faut prendre l’enfant au sérieux, car même ce qui peut paraître minime aux yeux des adultes est majeur pour lui.» Rester prudent Par ailleurs, toutes deux estiment qu’

il est important de ne pas laisser l’enfant plonger dans une généralisation négative du type: «Je ne peux faire confiance à personne»,

ou de se complaire dans un système de projection, en pensant que «tout est de la faute des autres».

«Ils attendent souvent une recette magique efficace immédiatement, ils sont dans la notion du tout ou rien et ont tendance à réduire le monde à leur souffrance», note Nathalie Glatz. La rapidité de guérison dépendra de l’âge de l’enfant, mais aussi de sa maturité émotionnelle, cognitive et sociale. Mais si la souffrance est trop vive, qu’elle «prend le pas sur tout le reste et que l’enfant n’arrive plus à mobiliser ses ressources pour y faire face», la spécialiste conseille de faire appel à une personne extérieure compétente. Qui, avec un peu de chance, saura trouver les mots à même de soigner les bleus à l’âme.

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer